vendredi 7 juin 2019

Joyce Maymard : De si bons amis (N°1- Mai 2109)


De si bons amis

Joyce Maynard : De si bons amis -  Ed. Philippe Rey, 2019 - roman américain

 

 

 


On se rappelle de Joyce Maynard qui, jeune étudiante, a écrit un long article sur la jeunesse en 1972 aux Etats-Unis pour le New York Times et de ce fait a rencontré le célèbre J.D. Salinger avec qui elle a eu une relation étrange et dévastatrice. Elle avait 19 ans, lui 54… Elle a écrit à ce sujet un magnifique témoignage : « Et devant moi, le Monde », paru en France en 2011. Elle eut alors mauvaise réputation car divulguer sa relation houleuse avec Salinger, l’idole, n’a pas plu aux Américains. Ensuite elle s’est lancée dans l’écriture de romans avec pour thème l’amitié et surtout l’emprise et la dépendance (sans doute à cause de celles qu’elle a connu avec Salinger) et l’étude du comportement des adolescents : « Les règles d’usage » paru en 2016, « L’homme de la montagne » paru en  2014, sur lesquels j’ai rédigé des fiches dans ce blog.
Ce 7ème roman est « captivant et formidablement maitrisé » (Express). C’est l’histoire de l’emprise d’un couple très riche de Californiens, les Havilland, sur une jeune femme infortunée : Infortunée parce que, à 40 ans, cette femme, Helen, est divorcée, ruinée et veut récupérer la garde de son fils de 8 ans, garde perdue à cause de l’alcoolisme. Ceci nous vaut de superbes pages sur l’amour maternel. Cette Helen est vulnérable, très attachante et accepte « cette amitié » car sa devise est : « supporter tout et n’importe quoi pour être simplement aimée ».
Au prime abord les Havilland paraissent charismatiques et excentriques. Ils utilisent leur fortune pour adoucir la vie de leurs proches et recueillir des chiens abandonnés. Ils cajolent la jeune femme, valorisent ses talents de photographe, lui remboursent ses frais d’avocat et lui proposent un train de vie luxueux, hallucinant pour elle et son fils quand elle en a la garde.
On sent au fur et à mesure que ce couple est manipulateur et que leur amitié devient toxique pour Helen. « Le conte de fée va tourner au cauchemar, le scénario au polar ». L’auteur sème de ci de là des indices contradictoires, le malaise monte et on voudrait que la jeune femme réagisse… « Le récit gagne en profondeur et en tension au fil des pages » (La Croix).
Il faut savoir que le titre anglais de ce roman est « Under the influence », c’est-à-dire « le phénomène d’emprise mais aussi d’addiction ».



Gaëlle Josse : Une femme en contre-jour (N°2 - Mai 2019)

Gaëlle Josse :Une femme en contre-jourUne femme en contre-jour -Ed. Notarila, 2019 - roman français

 

« Venue à l’écriture par la poésie », l’écrivaine Gaëlle Josse nous enchante par sa magnifique façon d’écrire : j’ai déjà rédigé des fiches dans ce blog sur deux de ses livres : « Le dernier gardien d’Ellis Island » paru en 2014 et « Une longue impatience » paru en 2018 (tous deux existent maintenant en « J’ai lu »).
Ici elle nous livre « un roman d’une vie, un portrait d’une rare empathie, d’une rare acuité sur ce destin troublant » : la vie de Vivian Maier, (1926-2009), photographe de génie, vivant dans l’anonymat, « une vie de solitude, de pauvreté, de secrets familiaux et d’épreuves ».
Cette femme énigmatique est née à New-York en 1926 : enfance difficile (à part des épisodes heureux dans les Alpes), rencontre décisive avec la célèbre photographe Jeanne Bertrand, gouvernante d’enfants par besoin, photographe par passion : « Elle arpente les rues, capte les regards, les visages de femmes, d’enfants, d’ouvrières, tous les exclus du rêve américain ». « Vivian est seule au monde. La photo est au cœur de sa vie. C’est son œil, sa respiration, son toucher, sa façon d’être » (page 87).
En 2009, un jeune agent immobilier découvre des cartons remplis de ses  photos et il met en lumière l’œuvre de cette formidable artiste. Il découvre des clichés exprimant  « Le terrible, le tendre, le drôle, l’insolite. Le vrai. Le presque rien qui révèle un destin » (page 20).
Superbe portrait « poignant et passionnant », délicat et d’une très belle écriture.

 

jeudi 9 mai 2019

Véronique Ovaldé : Personne n'a peur des gens qui sourient (N°1 - Avril 19)

livre personne n'a peur des gens qui sourient   Véronique Ovaldé : Personne  n'a peur des gens qui sourient- Flammarion, 2019 - roman

 Le style particulier de cette auteure se reconnait dès les premières lignes (j’ai déjà lu et mis dans ce blog plusieurs de ses romans) ainsi que les thèmes qu’elle aime aborder :  la désertion, la fuite, la rupture, la relation mère-fille et aussi le genre de personnages qu’elle aime mettre en scène : « des personnalités cabossées, fracassées, celles pour qui la vie n’est qu’une succession de désenchantement et pour qui les lourdeurs du passé lestent à tout jamais le présent et l’avenir » (Match).

Gloria, jeune femme aventurière et combative, fait vite pour quitter la Provence et se terrer près d’un lac sauvage, en Alsace, dans la maison familiale désertée et pleine de ses souvenirs d’enfance.
Mais pourquoi fuit-elle ? On sent une menace imminente et diffuse. Elle a prévu de partir ainsi, d’organiser les affaires à emmener, sans oublier les passeports et le revolver Beretta, et surtout sans prévenir ses filles qu’elle prend à la sortie de l’école, Stella et Loulou. Stella est une adolescente pénible et récalcitrante. Loulou est une gamine joyeuse, ce qui permet à l’auteur d’égayer ce récit, « livre solaire et fortifiant où le rire et la joie soulèvent le lecteur ».
Gloria est une jeune femme orpheline et rentière. C’est une mère, éprise de liberté, aimante et généreuse avec ses enfants qui sont la prunelle de ses yeux. De ce fait elle est inquiète, protectrice à l’excès, ce qui devient une attitude paranoïaque. Elle est entourée de personnages étranges : ce Samuel, « petite frappe », père de ses enfants, disparu mystérieusement, ce Santini, avocat et conseiller de la jeune femme, ce Tonton Gio, ami de son père décédé, lui servant de tuteur et retrouvé mort chez lui….
On sent  une tension dramatique et un danger proche pour Gloria. On est pris à partie. On a hâte de savoir la suite car l’auteure maitrise à merveille l’art du suspense avec un style alerte et vif. Elle choisit d’alterner les chapitres entre la vie actuelle de Gloria et son passé compliqué. Ce livre devient au fur et à mesure de l’avancement des événements, un roman « policier mâtiné de conte de fées » (Télérama).

Pénélope Fitzgerald : La libraire (N°2 - Avril 19)


livre la libraire


Pénélope Fitzgerald : La libraire - Ed La Table Ronde, 2018 - roman anglais

 

« La Libraire » est un petit bijou de littérature anglaise. Ce roman, « The Bookshop » de Pénélope Fitzgerald publié en Grande-Bretagne en 1978 est le dixième roman de cette écrivaine, « une des romancières anglaises les plus envoutantes du XXème siècle », célèbre pour « son humour froid et sa prose raffinée ». Un film tiré de ce roman est sorti en 2018 et a obtenu des prix et un beau succès.
En 1959, Florence Green, jeune veuve, décide d’installer une librairie, « un lieu de sociabilité inédit » dit-elle, à Hardborough, village paisible dans une Angleterre d’après-guerre très calme. Pour cela elle achète The Old House, une bâtisse désaffectée convoitée par d’autres…
Florence parait naïve, douce et idéaliste mais elle va montrer son caractère affirmé et « défie la puissante élite locale ». La metteur en scène du film dit : « J’adore l’idée de montrer Florence comme une bouffée d’air frais, qui vient défier les idées moisies de sa petite ville ». L’auteure écrit de très beaux passages quand Florence va se ressourcer près de la mer. Lorsqu’elle s’avise de mettre en vente et en vitrine le sulfureux roman de Nabokov « Lolita », les habitants se déchaînent contre elle, principalement deux personnages : la puante, madame Gamart et le « personnage pourri et visqueux », Nilo North. Par contre elle entretient une belle relation littéraire (ou plus) avec un lecteur énigmatique, superbement joué par Bill Nighy dans le film.
Inutile de vous dire que j’ai beaucoup aimé ce roman so british qui nous parle de livres, de librairies, de la possibilité de changer de vie, de prendre des risques et des responsabilités pour rendre la vie meilleure, même si, ici, ce n’est ni facile ni réussi….

lundi 1 avril 2019

Jean-Paul Kauffmann : Venise à double tour (N°1 - Mars 19)

livre venise a double tour Jean-Paul Kauffmann : Venise à double tour - Ed des Equateurs, 2019 - récit et enquête

 Jean-Paul Kauffmann est grand reporter pour « L’événement du Jeudi » lorsqu’il est enlevé et gardé comme otage au Liban de mai 1985 à mai 1988. Il parle peu de son enfermement et n’évoque jamais directement son expérience d’otage dans ses livres précédents. Dans ce récit, il fait un peu plus d’allusions à son isolement de trois ans et surtout aux difficultés de  « cette épreuve qui a transformé mon être profond » dit-il. Ce  sentiment d’enfermement est-il la raison pour laquelle il recherche à Venise les Eglises fermées…

Notre auteur part donc 6 mois à Venise avec l’intention d’en rapporter un livre, en dépit des mises en garde de tous, car « tout ce qu’on peut ressentir a déjà été dit » écrit Mary McCarthy dans son livre « En observant Venise ». Elle recommande « ne pas craindre d’accepter la beauté de Venise telle qu’elle est ». Jean-Paul Kauffmann va s’y attacher mais en voulant fouiller plus que tous et en essayant de faire ouvrir quelques 40 églises fermées au public. C’est devenu même chez lui une « obsession ». Il veut aussi retrouver un tableau vu lors d’une visite précédente, 50 ans plus tôt….
Des amis et connaissances vont l’aider dans cette quête : une restauratrice de tableaux, un ami parisien viticulteur près de Venise, un architecte, une guide touristique, tous décrits avec beaucoup de réalisme (on les imagine…). Il nous fait partager ses rendez-vous plus ou moins réussis avec une bureaucratie « insondable » et le Grand Vicaire « impénétrable »…
Des lectures vont l’accompagner : Lacan, Sarthe, Mary McCarthy, Goethe, Musset, Paul Morand, Hugo Pratt (avec il a visité cette ville et qui lui avait dit ; « Ce sont des lieux d’ombre et de silence. Ils doivent le rester ».
Il fait donc son enquête (« je m’attarde sur des riens qui sont tout » dit-il) et devient un « rôdeur » dans Venise : c’est une extraordinaire promenade que nous lisons avec les odeurs, la lumière « sensuelle et indéfinissable », les bruits (cloches, vaporetto) les sensations, la beauté des jardins, des ruelles, la musique, ses églises désaffectées et fermées, ses chapelles à l’abandon, ses couvents moribonds :  cette Venise « secrète, incertaine, singulière ».
Tout est occasion pour faire des apartés sur lui-même  : il se décrit ainsi : « Je n’ai pas toujours l’air commode », sur son sens olfactif très développé, sur sa façon d’observer, sur son éducation religieuse et son ange gardien, puis aussi sur ses goûts artistiques, sur la musique qu’il aime, sur la façon de déguster du vin,  sur la cuisine italienne etc…
La Croix résume en disant : « Il parvient à renouveler l’approche intime, sensuelle, littéraire, olfactive et sonore de la Serenissime »
L’auteur dit de ses livres : « Mes livres entremêlent l’essai, l’histoire, l’autobiographie, le récit de voyage, l’enquête, la chronique » et ce pour notre plus grand plaisir.



David Foenkinos : Deux soeurs (N°2 - Mars 19)


 Deux soeurs


David Foenkinos : Deux soeurs - 2019, Ed Gallimard -- roman

 Comme beaucoup de lecteurs, j’ai adoré les 13 livres fantaisistes de cet auteur, genre comédies douces-amères, portés par une écriture fluide, légère et pleine d’humour dont le roman, « La Délicatesse », écrit en 2009 et adapté au cinéma en 2011 et le fameux « Charlotte », écrit « comme un chant en vers libres » et racontant sa « rencontre illuminante », dit-il, et sa découverte de l’ artiste-peintre juive allemande Charlotte Salomon (1917-1943) , qui changera sa vue sur l’Art. Cette biographie obtiendra le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens en 2014.

Avec ce nouveau livre, il change de registre et nous écrit un « thriller psychologique » (certains disent un roman noir) assez époustouflant.
Deux parties dans ce court récit :
Dans la première partie, l’auteur plante le décor : les deux sœurs sont Mathilde et Agathe. La première est professeure de lettres dans un lycée. « Elle vit son métier passionnément comme elle vit intensément « l’Education sentimentale » qu’elle décrypte pour ses élèves ». Agathe est conseillère dans une banque , a une fille avec son mari et ils mènent une vie tranquille. Mathilde vient d’être quittée brutalement par son amoureux  après 5 années  d’amour passionnel, le pire étant qu’il retourne avec une  ancienne compagne. C’est pour elle une descente aux enfers, c’est un désastre insurmontable, la rage monte en elle jusqu’à devenir de la haine…
Dans la deuxième partie, Mathilde est recueillie par sa sœur et son beau- frère : cela devient un « huis clos terrifiant » dans cet appartement minuscule…on sent qu’une explosion va arriver…
L’auteur, comme à son habitude, décrit finement  les sentiments de Mathilde et les choses inexplicables qu’elle accomplit. Le style est simple et direct. J’aime particulièrement les notes en bas de pages qui apportent un plus, souvent plein d’humour.
On ne peut s’empêcher de penser au livre « Chanson douce » de Leila Slinami, même genre de roman noir.

Mathias Enard : Désir pour désir (N°3 - Mars 19)

Désir pour désir par Enard Mathias Enard : Désir pour désir - 2018, Cartels, Réunion des Musées nationaux - court récit vénitien

 

Ce « récit vénitien » est un régal de lecture et ce livre une petite merveille : c’est un petit livret de cent pages avec une couverture cartonnée, de belles reproductions de tableaux au début et à la fin sur un beau papier glacé, un papier mat vert foncé entre chaque chapitre, un signet ou cordon de couleur  bordeaux comme marque-page : un petit bijou pour un bel exercice littéraire.
Mathias Enard nous écrit une histoire d’amour qui se passe à Venise au XVIIIème siècle entre Camilla, une orpheline chanteuse de l’Ospedale della Pieta et un jeune graveur, Antonio, au grand désespoir d’Amerigo, son soupirant. Nous parcourons Venise avec eux avec ses piazze, ses ruelles, ses canaux, ses ospidali (écoles de musique). Nous voyons les peintures, nous entendons la musique, nous lisons la poésie de cette époque. Nous apercevons aussi Le Maestro (patron d’Antonio), bon vivant et participant dans ses costumes extraordinaires au célèbre Carnaval.
Le style est moins flamboyant que dans « Boussole » (prix Goncourt 2015) dans lequel l’auteur nous a enchanté par sa fascination pour l’Orient mais on se laisse porter par la simplicité des phrases, par la description des lieux vénitiens, par la douceur de cette ville si bien décrite.
« L’auteur rend ici hommage aux peintres de la Renaissance à qui l’on doit tant de beautés et tant d’images. Il ressuscite la Venise littéraire et fait dialoguer les trois arts : la peinture, la musique et la poésie » (le Monde).
A lire et à offrir…