samedi 29 juin 2013

Katrina Kalda : Arithmétique des Dieux

Arithmétique des dieuxKatrina Kalda : Arithmétique des Dieux - Gallimard, 2013 - roman français.



Katrina Kalda, jeune écrivaine estonienne, connue grâce à son premier livre « Un roman estonien » (2010) nous fait ici un récit « poignant et mélancolique » sur les heures sombres de l’occupation allemande puis soviétique de son pays natal. Elle dit elle-même : « c’est un roman dans lequel sont imbriqués deux récits, l’un est contemporain, l’autre se passe dans les années 1940. »

La partie contemporaine est la vie de Kadri (qui ressemble beaucoup à celle de l’auteur) : à 34 ans, « sans mari, ni amant, ni enfant », vivant à Paris, tourmentée pas ses souvenirs estoniens. L’autre partie est le récit de son enfance : elle a grandi dans l’Estonie soviétique dans un logement accordé par le Parti communiste, avec ses grands-parents, ses parents, son oncle et ses tantes et ses cousines (heureusement un arbre généalogique est présenté au début du roman) puis elle est arrivée en France à l’âge de 10 ans avec sa maman.

La grand-mère Eda est le pivot du livre et le récit est entrecoupé des lettres qui lui sont envoyées par son amie Lisbeth en 1941, qui donne des détails rudes sur sa vie de déportés dans un Kolkhoze en République Socialiste Soviétique, ces lettres ayant été retrouvées à la mort d’Eda. Le lien entre les deux femmes se devine au fur et à mesure du récit et les secrets de famille vont se mêler à l’Histoire de l’Estonie. : « Même quand il émeut, et cela arrive souvent, ce roman le fait avec délicatesse » nous dit un critique du Monde.

On apprend que l’auteur arrivée en France à 10 ans, écrit directement en français, ayant intégré notre langue après un bac passé à Calais, une classe prépa à Paris et l’école supérieure de Lettres à Lyon. On ne peut être qu’admiratif…

Très beau roman poignant, subtil et charmeur.

Erri de Luca : Les poissons ne ferment pas les yeux.


Les poissons ne ferment pas les yeux


Erri de Luca : Les poissons ne ferment pas les yeux - Gallimard, 2013 - roman italien. 


Erri de Luca est un ouvrier, écrivain, poète et traducteur italien. Il a eu le prix Fémina étranger en 2002 pour son livre « Montedidio ». Il est aussi grand alpiniste, scénariste de films, créateur d’œuvres musicales, grand lecteur de la Bible…..
Ce livre est, dit-il, un « jubilé personnel » où ses souvenirs le ramènent à la fin de sa petite enfance. Le narrateur, enfant de 10 ans, allait chaque été sur une île près de Naples pour ses vacances estivales avec sa maman. L’année de ses 10 ans fut l’année de la découverte des premiers émois de l’amour avec une fillette « parfumée d’huile d’amande ». Pour affronter l’adolescence, cet enfant pense qu’il faut passer par « un rituel initiatique » qui l’aidera à grandir. Il se laisse tabasser par trois gamins jaloux….

« Erri de Luca possède l’art, que l’on peut qualifier de poétique, de la petite scène inattendue presque miraculeuse » en dit Bernard Pivot : en effet ce « récit d’apprentissage » est d’une écriture magnifique, un petit bijou de littérature, un roman court, attendrissant et touchant, « un enchantement » dit la revue Lire.


Jérôme Garcin : Bleus horizons

Jérôme Garcin : Bleus horizons - Gallimard, 2013 - roman français

Bleus horizons

Jérôme Garcin met en scène un jeune homme imaginaire, Louis Gémon, passionné de littérature. Louis croise les pas du jeune Jean de La Ville de Mirmont, qui a réellement existé, auteur d’un roman « Les dimanches de Jean Dézert » et d’un recueil de poèmes « L’Horizon chimérique » aux premiers jours de la mobilisation de 1914. Une amitié profonde va unir quelques mois ces deux soldats. Le jeune écrivain sera tué à 28 ans en novembre 1914 sur le front de Verdun. Notre héros, Louis, lui, sera rapatrié blessé en février 1915 au Casino de Deauville transformé en hôpital militaire. Il passera le reste de sa vie à faire connaître, à  sauver la mémoire et à réhabiliter son ami tombé au champ d’honneur. Louis raconte donc la vie du jeune poète bordelais arrivant à Paris « ténébreux et ardent, idéaliste et myope ». Jérôme Garcin fait renaître le Paris d’avant-guerre. Nous découvrons la relation privilégiée de Jean avec sa maman qui a perdu 4 enfants. Louis rencontrera François Mauriac, Gabriel Faure, amis de Jean. Mais surtout il raconte les horreurs de cette guerre, ce monde dantesque et le drame d’une génération toute entière fauchée par la Grande Guerre. Il raconte la gaieté, le courage fou, le zèle impressionnant du sergent de Mirmont. « Jérôme Garcin trouve les mots purs pour faire revivre ce poète évanoui mais pas oublié, ce héros perdu » nous dit Dominique Bona.

On ne peut s’empêcher de penser que l’auteur connaît bien « le chagrin inguérissable » de la mort d’un être proche. Il avait déjà écrit sur la mort de son père (« La chute de cheval » en 1998), sur la mort de son frère jumeau (« Olivier » en 2011).

Très beau livre sur l’amitié, sur le devoir de mémoire et les exigences des souvenirs.

Marie Sizun : Un léger déplacement

Un léger déplacement    Marie Sizun : Un léger déplacement - Arléa, janv. 2012 et Poche, fev. 2013 - roman français

Hélène, âgé de 60 ans, revient à Paris après 35 ans d’absence pour régler l’héritage qu’elle vient de recevoir à la mort de sa belle-mère, son père étant décédé avant : elle devient propriétaire d’un appartement dans le 6ème arrondissement.
Elle est mariée à un Américain avec qui elle tient une librairie française au Sud de Manhattan.

Durant ce séjour parisien, les fantômes du passé et les souvenirs de sa vie familiale l’assaillent. Elle se revoit enfant puis adolescente dans cet appartement puis étudiante vivant dans une chambre de bonne du quartier latin. Elle se remémore sa rencontre avec un certain Ivan avec qui elle a vécu une « idylle platonique » riches de confidences, de ballades, de complicités littéraires, de séances de cinéma, idylle qui s’est terminée lorsque Ivan rentrera transformé par son engagement de soldat pendant la guerre d’Algérie.
Cette femme est extrêmement bouleversée par ces quelques jours qui la plonge dans son passé. Comment va-t-elle gérer ces deux mondes : le Paris qu’elle aime encore tant et la vie à Manhattan avec son mari et son travail ?

L’auteur sait nous décrire avec finesse et sensibilité les états d’âme d’Hélène et aussi le charme du quartier latin parisien.
Ce texte intimiste est délicat : c’est un très beau portrait de femme.

A lire du même auteur « La femme de l’Allemand », prix des lectrices de Elle en 2008.

Bénédicte des Mazéry : L'ombre d'un homme


Bénédicte des Mazery : L'ombre d'un homme - Anne Carrière , mars 2012-roman français.

 L'ombre d'un homme


L’auteur met en scène un homme âgé pris de remords après la découverte de documents dans sa cave et se sentant obligé de réparer une faute commise par son père en 1943. Il propose d’héberger un ménage et leur enfant dans un de ses appartements en échange du repas du soir. Quel lien a-t-il avec cette famille ?

Les souvenirs se mêlent avec le moment présent et le roman se passe à deux époques : la guerre et l’après-guerre. On devine les secrets de famille qui se dévoilent petit à petit.

C’est l’occasion pour l’auteur de parler du destin des « semi-juifs » pendant la guerre à Paris, qui étaient placés secrètement dans des camps de travail en plein centre de la capitale en 1943.

Chaque personnage est décrit avec justesse dans une écriture simple et dans un style admirable.

Très bon roman émouvant par sa simplicité.


mardi 21 mai 2013

Paul Auster : Chronique d'hiver

Paul Auster - La vie qui passe

Paul Auster : Chronique d'hiver - Actes Sud, 2012 - Documentaire littéraire.

Est-ce une autobiographie ? Un documentaire? Des Mémoires? Un recueil ?  Les critiques sont unanimes pour dire que « Chronique d’hiver » est « une œuvre littéraire dont la forme est inédite ». En effet Paul Auster nous dit dans un entretien avec François Busnel (Revue Lire de mars 2013) : «  Ce livre est composé de fragments autobiographiques avec la structure d’une œuvre musicale ». Ainsi Paul Auster choisit de nous raconter ses souvenirs sans chronologie. Les époques se chevauchent, s’en vont, reviennent selon des associations d’idées.
C’est l’histoire  d’un américain né après la guerre, de son enfance choyée, de sa jeunesse solitaire et nomade, étudiant « en quête de jouissance physique », de son séjour en France, de ses blessures physiques et morales, de sa passion pour le base-ball puis de l’adulte qui affronte des épreuves (mort prématurée de son père, mort soudaine de sa mère aimée dont il est incapable de faire le deuil jusqu’à ce livre), des joies (la rencontre en 1981 de son grand amour, la romancière Siri Hustvedt, la naissance de leur fille).

A tout âge, il reste un homme sensuel, en quête de sensations et pour qui le corps tient une place primordiale : « C’est toujours ton corps qui a repris à son compte le fardeau de tes batailles internes » écrit-il. Ce corps, qui, jeune, lui semblait invulnérable, commence, à 64 ans, être plus fragile et aborde « l’hiver de la vie ». Ce passage entre la jeunesse et le début de la vieillesse le hante : « C’est là dans ton corps que commence l’histoire et c’est aussi là, dans ton corps, que tout se terminera »….un peu trop mélancolique peut-être ???

Le seul passage chronologique est la description de ses 21 logements, si bien écrit qu’on imagine aisément l’auteur dans chaque lieu : un régal d’écriture.
Paul Auster emploie la deuxième personne du singulier, ce « tu » nous le rend très proche. Il voulait une « sorte de partage avec le lecteur ». «  Le « tu » implique le lecteur de façon très forte et lui permet de repenser à sa vie à lui », dit-il. Il veut susciter en nous des réflexions personnelles. Est-ce un pari réussi ? Je le pense. «  Ma mission d’écrivain, c’est de faire ressentir ce qu’est un être humain »…

C’est donc un bouleversant récit personnel, honnête, sincère, réaliste, « sans concession » et une belle leçon de vie. L’absence de cohérence est un peu déroutante mais ce livre reste un véritable plaisir de lecture et un terrain de réflexion personnelle.
Est-il utile de rappeler que l’on peut relire avec toujours autant de plaisir la Trilogie New-Yorkaise, Moon Palace et Leviathan (prix Médicis étranger 1993) en poche ainsi que Sunset Park (Actes Sud 2011, Actes Sud poche Avril 2013).

 

Joan Didion : Le Bleu de la nuit


Le bleu de la nuit

Joan Didion : Le Bleu de la nuit - Grasset, 2013 - roman autobiographique.

Ce livre est considéré comme roman. Je pense que c’est plutôt une biographie poignante de l’auteur qui se pose maintes questions sur la mort et surtout celle de sa fille Quintana à l’âge de 39 ans : «  « Est-il malheur plus grand pour les mortels que de voir mourir leurs enfants » a écrit Euripide » nous rappelle l’auteur. « Il s’agit pour l’auteur de s’expliquer à elle-même un fait opaque, totalement scandaleux et inexplicable de la mort d’un enfant » écrit Florence Noiville dans Le Monde.

Joan Didion nous égraine avec simplicité et sincérité les moments de sa vie avec sa fille et de là, pose des questions sur l’adoption, la maternité, l’enfance, l’adolescence, le mariage puis sur la maladie, la vieillesse, la mort ce qui entraîne une réflexion sur la mélancolie, l’absence, les regrets, les doutes, la fragilité, la peur, la douleur maternelle.
L’adoption de cette petite fille lui a apporté beaucoup de joies mais aussi de doutes « Et si je me révèle incapable d’aimer ce bébé ? ». Elle évoque avec lucidité les changements apportés à sa vie de couple à la venue de cet enfant.

L’enfance de Quintana se passe sur les plateaux de cinéma et dans les grands hôtels avec ses parents artistes : ce furent des années lumineuses mais on sent déjà les failles et les angoisses : cauchemars de l’enfant puis de l’adolescente : « Je voudrais juste m’enfouir sous terre et m’endormir » dit la jeune fille….Cette enfant était taraudée par des peurs qu’elle transmettait à sa mère qui se pose la question : a-t-elle eu une enfance privilégiée ou sacrifiée ????
Le mariage de Quintana est décrit avec ce souvenir plusieurs fois répété dans ce récit comme une musique : « l’épaisse natte qui lui tombait dans le dos était piquetée de fleurs de stephanotis » Quelle belle image !

Puis ce fut une maladie soudaine (pas d’explication sur le nom de la maladie) et la mort : « Ce n’était pas censé lui arriver » (phrase musicale souvent répétée aussi dans ce récit magnifique). Ce passage est poignant mais Joan Didion ne veut pas s’apitoyer sur son sort… Quel courage.
La fragilité de sa fille, Joan Didion la ressent maintenant avec le vieillissement dont elle repousse les limites : « Garder le cap au-delà de l’endurance ». Les dernières pages sont bouleversantes lorsque l’auteur nous dit « la peur de perdre ce qui reste à perdre ».

L'écriture sèche, précise, lumineuse de l'auteur se prête à merveille à tous ces questionnements et les répétitions de certaines phrases dans des circonstances différentes (et si??) donne un rythme et une musique au texte. L'auteur a "une capacité à mettre des mots sur son ressenti le plus intime". Un critique ajoute : "le Bleu de la nuit est d'une certaine manière la bande-son d'un deuil : belle expression.

Ce magnifique livre de réflexion intense est renversant et poignant : à lire en ce sens