vendredi 27 novembre 2015

Alain Mabanckou : Petit Piment (n°3 Nov 2015)

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Alain Mabanckou : Petit Piment - Ed du Seuil, 2015 - roman


Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais, écrit aussi bien qu’il parle. Quel plaisir de l’entendre dans un français impeccable et avec des tons de voix enchantants. Il a un véritable don de conteur et nous fait ici un roman d’une écriture fluide et simple, très facile à lire dans lequel il puise largement dans les souvenirs de son enfance au Congo.
Moïse, le narrateur nous raconte son existence, de l’enfance jusque l’âge adulte dans le Congo des années 1960-1970. Ainsi nous découvrons l’histoire de ce pays avec l’indépendance, la révolution socialiste avec ses problèmes de corruption, de conflits, de pauvreté.
 La première partie se passe dans un orphelinat à Loango, ancienne capitale du royaume de Loango, à la périphérie de Pointe-Noire dans le Sud du Congo-Brazzaville. Moïse y est entouré de gens bienveillants tel que Papa Monpelo, prêtre, Sabine Niangui, infirmière et le vieux gardien de l’orphelinat. Ces personnes l’aident à supporter la dureté de la vie et la sévérité du directeur : « Papa Monpelo symbolisait la tolérance, l’absolution et la rédemption tandis que le directeur de l’orphelinat incarnait la fourberie et le mépris » écrit-il.
Un jour, le Congo bascule dans le socialisme et du jour au lendemain, c’est un changement de vie complet, l’incompréhension et l’endoctrinement pour tous les orphelins. Que veut dire le mot « révolution » dans la tête d’un enfant ?
Moïse, devenu Petit Piment, affronte et  défie des jumeaux révoltés et débrouillards. Il finit par s’enfuir avec eux : démarre alors pour lui une vie d’errance dans les rues de Pointe-Noire « où commence une vie de rapines ». Par chance, il devient coursier d’une mère maquerelle et est accueilli dans cette maison close. Sa vie est alors plus facile dans la maison de « Maman Fiat 500 » ainsi appelée car au Zaïre elle possédait « une vraie Fiat 500 Blanche » des années 1950.  Petit Piment aura  avec cette femme des discussions succulentes tel que « on ne nait pas pute, on le devient »….et des réflexions pleines de bon sens sur la politique absurde des puissants de ce pays.  Malheureusement notre Moïse, si attachant et émouvant, a la raison qui vacille, tombe dans la folie et atterrit dans « un établissement pénitentiaire pour les criminels qualifiés d’irresponsables ». Un petit clin d’œil d’amitié termine ce superbe récit.
Les portraits de Petit Piment mais aussi de ses amis et ennemis sont écrits dans un langage cocasse, plein d’humour. « Portraits vivement troussés, rythme alerte, langue pétillante et inventive » (Télérama).

Ce roman soulève beaucoup de sujets comme la guerre, l’esclavage, l’exploitation, la corruption, la violence, la condition des femmes dans ce pays africain.
Superbe roman dans lequel on « sent » l’atmosphère africaine …


Jean-Luc Seigle : Je vous écris dans le noir (n°4 Nov 2015)

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Jean-Luc Seigle : Je vous écris dans le noir - Flammarion, 2015 - roman français

Pauline Dubuisson se suicide en 1963 au Maroc à Essaouira en laissant près d’elle des pages manuscrites illisibles et égarées par la suite. L’auteur a imaginé ce qu’elle a écrit dans ses pages. A partir d’éléments tirés de biographies et d’enquêtes sur cette criminelle, Jean-Luc Seigle avocat-écrivain, se met dans la peau de Pauline et en dresse le portait. Ce « cahier » est écrit à la première personne ce qui renforce l’intimité avec le personnage.
Avec force et pudeur, il écrit donc la confession que Pauline fait à l’homme qui l’a demandée en mariage la veille : elle choisit de lui dire la vérité (son passé et son meurtre)…
En 1951, cette femme, de 21ans, a tué son amant parce qu’il ne voulait pas l’épouser car elle avait un passé indigne : en effet elle fut tondue à la Libération pour avoir eu des relations sexuelles avec un médecin chef allemand travaillant à l’hôpital de Dunkerque. Elle n’avait alors que 16 ans…Elle fut jugée pour ce meurtre et condamnée à perpétuité. Elle sortira de prison au bout de 9 ans pour bonne conduite. « Je vous écris dans le noir » sont les premiers mots d’une lettre écrite par Pauline Dubuisson à la veille de son procès juste  après sa troisième tentative de suicide…
 Elle raconte donc dans son cahier sa découverte de la sexualité, sa liaison avec un allemand, sa complicité avec son père, soldat de Verdun, sa relation avec sa mère neurasthénique, la mort de ses deux frères à la Seconde Guerre mondiale, son arrestation et les viols collectifs qu’elle a subis, le meurtre de son amant qui a entraîné le suicide de son père, sa vie en prison. A sa sortie de prison, elle explique les difficultés à la réadaptation à la vie. Elle reprend des études de médecine. Elle explique les raisons qui l’ont contrainte à quitter la France et à partir au Maroc avec une nouvelle identité : en 1960, elle ne peut supporter le film d’Henri-Georges Clouzot « La vérité » (quelle vérité ???) pour lequel Brigitte Bardot joue sa propre personne : « Au bout du compte, neuf années de prison m’avait moins fait souffrir qu’une heure et demie dans l’obscurité d’une salle de cinéma » écrit-elle.
Elle se découvre et se dévoile, ainsi que la personnalité de ses parents, sa sexualité, ses vices, ses tourments, ses drames. Un critique admire « l’extrême lucidité de Pauline qui refuse qu’on l’excuse mais aimerait qu’on la comprenne ». L’auteur cherche à rendre Pauline plus humaine car elle était considérée « comme une criminelle distinguée, hautaine et belle » : elle n’avait pas l’allure de son crime. Jean-Luc Seigle est un des premiers écrivains à essayer de  réhabiliter cette femme que l’on a démolie et de nous faire comprendre sa dignité, sa solitude, et sa fierté.

Ce roman dur et poignant est extrêmement bien écrit et reste très émouvant.
Beaucoup d’écrivains se sont intéressés à cette femme. Patrick Modiano l’aurait croisée et en a parlée. Actuellement vient de sortir « La petite femelle » de Philippe Jaenada sur Pauline Dubuisson (703 pages)….
On se souvient que Jean-Luc Seigle a reçu en 2012 le Prix RTL-Lire pour  « En vieillissant les hommes pleurent », magnifique roman.


mardi 3 novembre 2015

Jeanne Benameur : Otages Intimes (n°1 Oct 2015)

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Jeanne Benameur : Otages intimes - Actes Sud, 2015 - roman français

 Jeanne Benameur, fine écriture sur les états d'âmes comme nous l'avons lu dans « Profanes » (2013) et dans le petit livre (86 pages) succulent « Pas assez pour faire une femme » paru en 2013 et en Babel poche en 2015 sur la métamorphose d'une femme en Mai 68, se met ici dans la peau d'Etienne, journaliste de guerre, pris en otage. Elle nous fait vivre les moments de sa libération et de son retour à la vie libre.

Le premier tiers du livre nous plonge dans les moments de l'arrestation dans  une ville « à feu et à sang » et les mois d'isolement et de confinement avec toutes les horreurs et la dureté, puis les instants de la libération : « Il a de la chance. Il est vivant. Il rentre » se dit-il en boucle. Le bandeau sur les yeux, l'avion, une bouteille d'eau, son Leica... L'auteur nous décrit de façon émouvante son arrivée à l'aéroport avec les sentiments et les postures de chacun venu l'accueillir, surtout sa mère, « la vieille dame à la silhouette petite, menue »…Très beau passage que celui de la description de l'attente des femmes : l'attente de sa mère (qui, par ailleurs, a toujours attendu son mari), l'attente de son ex-compagne, l'attente de ses deux amis. Il dira : « Il y a la race de ceux qui restent et attendent et la race de ceux qui partent ».
La suite du roman pose cette question : Comment reprendre le cours normal d'une existence qui a connu l'isolement, la peur, la cruauté ? Il doit chasser les idées et les visions obsédantes comme cette phrase le prouve : « Aucune nuit ne parviendra à me soulager de la fatigue sans fin de ceux que j'ai vu essayer de survivre » dit-il.
Il va s'accrocher à son passé pour mieux se reconstruire. Il s'installe à la campagne chez sa maman Irène dans son village natal où il retrouve ses deux amis. Dans leur jeunesse ils formaient un trio inséparable lié par un pacte et par la musique : lui-même le journaliste ; Enzo, le fils de l'italien, l'ami taiseux qui  est ébéniste et joue du violoncelle ; Jofranka « la petite qui vient de loin »  qui maintenant est avocate à La Haye. Ce trio fut quasiment élevé et éduqué par Irène : Elle a donné à Etienne une éducation « libre et exigeante », « la musique, c'était la rigueur sinon pas de beauté »…

«La finesse de l'écriture, la force des phrases ciselées, les personnages attachants et la sensibilité de cette histoire nous épatent. » (Revue Fémina). Evidemment on reconnaît l'écriture de cet auteur avec des phrases haletantes parfois sans ponctuations, des sonorités et des rythmes, peut-être venant des deux langues qu'elle parle, le français et l'arabe. " L'écriture cristalline de Jeanne Benameur fait paradoxalement de la lecture de ce roman intense et tendu une expérience apaisante" et que la question fondamentale de ce récit peut être : « Quelle est la part de l'otage et de la violence en chacun de nous ? Quelle part en nous est prise en otage ? Quelles sont nos « prisons intimes » ?

Magnifique plongée dans l'intimité des héros de ce roman.

Sorj Chalandon : Profession du père (n°2 Oct 2015)

livre profession du pere Sorj Chalandon : Profession du père - Grasset, 2015 - roman français



Sorj Chalandon est un journaliste, grand reporter de guerre qui a sillonné le monde et il est aussi un écrivain reconnu et récompensé : le prix Médicis pour une Promesse en 2006, Grand Prix de l'Académie Française pour Retour à Killybegs en 2011, Prix Goncourt des lycéens pour Le quatrième mur en 2013, ces romans ayant pour toile de fond la guerre. Mais dans ce livre-ci c'est une guerre familiale qui se joue : l'auteur dévoile une partie de son enfance  qui fut douloureuse et singulière. Rappelons quand même que c'est un roman…

Il dresse le portrait d'un père « mythomane et tyrannique » dans les années 1960. Ce père persécute Emile, enfant de 12 ans. Il s'enfonce dans la démence et abuse de la crédulité de cet enfant. Il aurait fait tous les métiers qu'il invente tous plus délirants les uns que les autres jusque « agent secret ». C'est si dur pour un enfant de ne pas connaître la « Profession du père »...Il veut entraîner Emile dans son délire d'attentat contre le Général de Gaulle, sur fond d'OAS, le pire étant qu'Emile y croit, fier de savoir que son père était un ami du Général « son conseiller dans l'ombre », que celui-ci a déçu ce père en donnant l'indépendance à l'Algérie.  Emile entraîne dans ce projet un camarade de classe, rapatrié d'Algérie, en lui relatant tous les mensonges et projets du père (partie que j'ai beaucoup moins apprécié et qui m'a paru exagéré).
Quelle violence psychologique et physique sur cet enfant, quelle emprise exerce cet homme sur sa femme terrorisée qui excuse ce père devant l'enfant « Tu connais ton père »..., quelle tristesse dans les dernières pages. « On se souviendra longtemps de ce fils sans cesse humilié qui acceptera le pire de son père tant il a besoin d'être aimé de lui » (Version Fémina)

On peut se demander la part du réel dans ce roman. Ce n'est pas une biographie mais on peut imaginer que l'auteur a vécu en partie ce drame tant les sentiments sont bien vus, bouleversants. « L'écriture de l'auteur sans grandiloquence, simple et accessible, atteint ici un sommet de puissance » (Match).

Ce roman m'a décontenancé  tant les personnages paraissent irréels... Par contre l'auteur nous écrit de belles pages sur l'emprise, la manipulation, le chantage d'un être sur un autre.