jeudi 22 novembre 2012

Metin Arditi : Prince d'orchestre

Metin Arditi : Prince d'orchestre - Actes Sud, 2012 - roman


Metin Arditi nous plonge dans un univers contemporain (dans les années 1997-1998) en compagnie d’un chef d’orchestre de fiction mondialement connu : Alexis Kandilis.

A cause d’une indélicatesse envers un musicien, la vie d’Alexis Kandilis va se transformer en cauchemar : « sa réputation est ébranlée » et cet homme élégant, brillant, séducteur va être complètement déstabilisé. Ne l’était-il pas déjà par ce morceau de piano des « Chants des enfants morts » qu’il vient d’interpréter et qui lui revient tout le temps en mémoire et par ces flashs du passé qui le troublent, surtout en revoyant un ami d’enfance…..

Cet homme  très complexe et imbuvable par certains côtés, adulé quelques jours avant par la profession, le public, les journalistes, tombe dans la solitude et l’angoisse avec lucidité, orgueil et ambition (il se croit toujours le meilleur). Quelques amis l’entourent avec patience et sollicitude et le lecteur prend espoir et imagine une métamorphose possible ???

C’est dans son écriture que ce livre est passionnant : des chapitres courts et concis facilitant la lecture ; un talent exceptionnel pour décrire la façon de diriger un orchestre symphonique (les regards, les gestes, les mouvements de la baguette, la concentration particulière, les positions des pieds : tout y est étudié et décrit) ; la description de l’ambiance du monde de la musique ;  la folie des jeux de Casino ; la complexité de la psychiatrie. Un critique de La Croix nous dit : « Une fluidité de narration exceptionnelle qui fait que l’on tourne les pages à en perdre haleine »

J’ai beaucoup aimé ce roman profond sur l’ambition, la peur, l’angoisse des « grands », seuls face à leur public, la difficulté d’être et de rester le meilleur et sur la fragilité humaine. Ce fut aussi pour moi la découverte du travail d'un chef d'orchestre.

 

Jean Echenoz : 14

Jean Echenoz : 14 - Les éditions de Minuit, 2012 - roman court


Dans ce roman, Echenoz met en scène cinq jeunes issus du même village mais de conditions sociales différentes même opposées. Ils partent au front en « 14 » embarqués au sein du 93ème Régiment d’Infanterie. L’auteur nous raconte donc la première année du combat de la Grande Guerre. Une jeune femme attend le retour de deux d’entre eux : deux frères : l’un qui est son fiancé, Charles, d’emblée assez antipathique, l’autre, Anthime, qui lui plait….Les deux lui écrivent mais un seul rentrera vivant.

Le lecteur est plongé dans l’horreur de la guerre : les tranchées, les gaz, les obus, les corps déchiquetés, la souffrance, la mort mais aussi dans les éléments concrets et inconnus : la « cervelière » ou le maniement de la baïonnette avec force détails… « Les Hommes n’ont plus aucun libre arbitre, dans un abominable étau. Les personnages sont « agis » plutôt qu’acteurs » a dit Echenoz à la Grande Librairie en voulant nous montrer l’absurdité de cette guerre.

C’est grâce au style que ce livre est beau, sobre et juste : phrases courtes, ciselées et précises, ton subtil et malicieux, discours indirect, commentaires toujours « remarquables de soudaineté, d’incongruité et d’irréfutabilité ».

Echenoz reste très aimé et garde SES lecteurs. Il parait si sympathique avec son sourire timide et son humilité. On se rappelle du Goncourt 1999 qu’il avait obtenu avec « Je m’en vais » (comment tout quitter pour une aventure palpitante au Pôle nord à la recherche d’un trésor ??). C’est pourquoi il faut lire ce court roman sur les horreurs de cette première année de guerre vue par les combattants ce qui est rare.

Audur Ava Olafsdottir : L'Embellie

Audur Ava Olafsdottir : L'Embellie - Ed Zulma, 2012 - roman de détente

Beaucoup de lecteurs avaient aimé le style de « Rosa Candida », livre qui avait égayé la rentrée littéraire 2010. L’islandaise Olafsdottir nous gâte encore avec l’Embellie.

C’est l’histoire d’une jeune femme de 33 ans, fantasque, originale, candide et un peu décalée (comme le héros de Rosa Candida) que l’on aime dès le début du roman.

 Elle part au mois de Novembre pour « ses grandes vacances d’été…. » faire le tour de l’Islande sur la N1 (route circulaire). Elle veut faire un break : son mari l’a quittée, elle quitte son amant, sa meilleure amie lui confie Tumi, petit garçon malentendant et très myope de 4 ans. Qu’importe : ils partent tous les deux sur cette route islandaise, sous une pluie battante quasi continuelle. Que d’aventures, de maladresses, de situations burlesques (précisons que notre héroïne n’a pas d’enfant), que de moments apaisants, tendres, réconfortants, fantaisistes et pleins de bonheurs simples.
Pour reprendre la critique du Journal ELLE : « un feel good book à l’énergie contagieuse ».

Barbara Constantine : Et puis, Paulette

Barbara Constantine : Et puis, Paulette - Calmann-Lévy, 2012 - roman de détente


Barbara Constantine prend plaisir à nous raconter ce « conte fantaisiste » sur la générosité, la solidarité et l’entraide et de ce fait nous transmet beaucoup de plaisir.

Ferdinand, agriculteur veuf à la retraite, qui est veuf et souffre de la solitude dans une grande ferme, propose à sa voisine de venir s’installer chez lui le temps de la réparation du toit de sa maison emporté par une tempête. Puis, de rencontre en rencontre, la ferme va accueillir deux femmes plus âgées, un ami devenu veuf, deux étudiants. Trois générations vont se côtoyer avec beaucoup de joies, d’émotions, de dévouements, de respects et de tendresses.

« Ce roman ne pouvait se passer qu’à la campagne » nous dit l’auteur lors d’une interview à la « Grande Librairie » (le jeudi soir sur la 5). Cela nous vaut de superbes descriptions de la vie à la ferme, du potager, des animaux (poules et âne) et des habitants de cette ferme.

J’ai beaucoup aimé ce roman qu’il faut lire pour se détendre et qui est aussi  l’occasion d’une réflexion sur la vieillesse, la solitude, la mort : « Comment prendre en main sa vieillesse ? ». Tout cela nous est dit dans un style fluide, vif, parfois drôle et plein d’humour et très attachant.

 

samedi 20 octobre 2012

Mathias Enard : Rue des voleurs

Mathias Enard : Rue des voleurs - 2012, Actes Sud - Roman

Prix Liste Goncourt/choix de l'Orient 2012

Mathias Enard a voulu réunir dans son roman ses deux mondes de prédilection : le monde arabe et l’Espagne. Il nous écrit donc l’errance de Lakhdar, jeune tangérois de 20 ans qui vit pendant le Printemps arabe, les révoltes des « Indignés » espagnols et notre Europe en crise.

Le roman est écrit à la première personne ce qui nous fait rentrer dans l’intimité du jeune marocain et dans son cheminement qui suit les événements plutôt noirs du monde de nos jours. Nous voyons à travers ses yeux le monde arabe actuel. Comment va-t-il s’en sortir et se battre au quotidien pour sa survie financière et physique ? Comment  réussira-t-il à acquérir la liberté et l’épanouissement dont il rêve.

L’auteur a une très belle écriture vive, moderne, poignante. Un critique du Figaro nous écrit : « Ce qui charme dans Rue des voleurs, c’est sa langue et sa verve, son sens du récit et ses références à la littérature et à la poésie. Enard est un fameux conteur » . En effet l’auteur cite des textes sacrés, la littérature classique arabe et le polar (dont il est dit qu’Enard est très fan !!)

Très beau roman contemporain qui nous fait connaître le monde musulman et les courants islamistes, grâce aux connaissances approfondies de l’auteur sur ces sujets.

N’oublions pas du même auteur le Goncourt des Lycéens 2010 : « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants »

 

Jean-Michel Guenassia : La Vie rêvée d'Ernesto G.


Jean-Michel Guenassia : La Vie rêvée d'Ernesto G. - 2012, Albin Michel - Roman

Prix du Roman Chapitre

De la même veine que le récit romanesque du « Club des incorrigibles optimistes », l’auteur nous raconte en détail la vie épique de Joseph Kaplan.

Le héros de ce livre est un médecin juif tchécoslovaque. Il avait 10 ans à la fin de la Première Guerre Mondiale. Sa mère, qui lui a donné le goût de la musique et le talent de la danse, meurt d’une pneumonie, le père médecin étant absent… Joseph devient ensuite étudiant et chercheur en médecine : il est beau, élégant, charmeur, insouciant, amateur de jolies femmes, de tango et des chansons de l’argentin Carlos Gardel. Il débarque à Paris en 1936 et travaille à l’hôpital Bichat dans le service des maladies infectieuses. Il mène une vie de « patachon » avec une « bande de fêtards, potards et carabins mêlés à des fils de famille reniés pour leur débauche ». Le Front populaire, la guerre d’Espagne, la montée du nazisme, le communisme ne le concernent pas pour le moment.

Il séjourne ensuite 7 ans à Alger, y travaille à l’institut Pasteur, fait des rencontres passionnantes dans « cette ville sublime » mais il va être pris dans la tourmente de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale et, en tant que juif, devra se cacher….Après la guerre, il rentre à Prague en passant par la France.

L’auteur nous fait vivre cette vie en « cinq cents pages tenues, poignantes et vibrantes ». Chaque rencontre nous vaut une description colorée de la personne dans une « prose fluide et musicale », notamment un ancien banquier répondant au nom de Ramon Benitez ou d’Ernesto Guevara («  Un Che en piteux état après sa déroute africaine »).

Réellement un an de la vie du Che reste inconnu et il se pourrait qu’il soit vraiment allé dans un sanatorium au fin fond de la campagne tchèque, comme nous le dit l’auteur de cette fiction….

Le romancier parle de la condition humaine, de la liberté et de l’espoir ainsi que des ruptures, des fuites et des départs qui jalonnent l’existence de son héros pendant l’histoire mouvementée et tumultueuse du XXème siècle.

S’ajoutent à l’histoire de cette vie romanesque, des descriptions magnifiques de la Prague en début et en fin de siècle, le Paris d’entre-deux-guerres, et la splendide Alger la blanche.

On peut se demander pourquoi l’auteur a choisi ce titre car le roman ne se résume absolument pas à la vie d’Ernesto G.

Françoise Chandernagor : Les dames de Rome

Françoise Chandernagor : Les dames de Rome - 2012, Albin Michel - Roman

Après le premier tome « Les enfants d’Alexandrie », le deuxième tome de cette trilogie est consacré à la vie de Séléné, la fille des amours tragiques de Cléopâtre et d’Antoine. Après la défaite de son père, elle est contrainte de quitter l’Egypte et arrive, avec ses deux frères, à Rome. Ils font partie « du butin du vainqueur » et doivent figurer au défilé qui est organisé pour le triomphe d’Octave, le nouveau César, bientôt fait Auguste. Cette « frêle jeune fille » doit faire face à l’humiliation mais aussi au chagrin immense de voir mourir ses deux frères et de ne pouvoir jamais prononcer le nom de sa mère…

Séléné est confiée aux soins bienveillants d’Octavie, la sœur bien-aimée d’Auguste, « mère de substitution d’innombrables enfants ».

L’auteur nous fait découvrir cette époque fascinante à Rome grâce à une multitude de détails. Toujours aussi bien documentée, elle nous décrit la ville, les rues, les jeux du cirque, les conflits familiaux, les manipulations et les tragédies de cet empire. Elle ira jusqu’à contester les différents traductions des textes latins et veut montrer la réalité du monde romain cruel et rude. Elle dresse même un portrait surprenant de l’empereur Auguste !!

On se passionne et on s’attache à la vie de Séléné qui devient reine à la fin de ce tome, ce qui nous annonce une autre histoire pour le troisième tome…