samedi 6 mars 2021

Tiffany McDaniel : Betty (N°1 - Fev21)

Betty

 Tiffany McDaniel : Betty - Gallmeister, 2020 - roman américain

 

 

Betty est le nom de la mère de l’auteure dont elle raconte la vie à la première personne. Elle écrit en dédicace : « je t’aime, maman. Ce livre est pour toi et toute ta magie immémoriale » : émouvant donc dès les premières lignes…

Ce roman n’est pas une autobiographie mais une fiction puisque l’auteur ajoute à la vie de Betty, sa mère, et à sa grande famille Carpenter, des personnages fictifs comme une femme masquée étrange, un homme qui transporte un parpaing partout où il va et des légendes et rites amérindiens.

Betty Carpenter est une métisse cherokee « avec son teint mat et ses cheveux noirs d’Amérindienne » au visage doux et volontaire tel le portrait de Betty  enfant que l’on voit en première page. Elle a vu le jour en 1954 « dans une baignoire vide à pieds de griffon ». Elle est la sixième d’une fratrie de 8 enfants et grandit dans une maison en ruine, dans une bourgade imaginaire de l’Ohio, que la famille considère comme un palais. Les Carpenter tentent de trouver une place dans cette communauté, composant entre la nature bienveillante et le racisme hostile des habitants de ce village.

L’auteure débute le roman en 1909 lorsque le père de Betty nait et se termine en 1973 à sa mort, alors que Betty vient de fêter ses 19 ans et change de vie…

Betty grandit entre son merveilleux père cherokee dont elle est inséparable, sa mère blanche poignante et instable (on comprendra pourquoi…) et ses frères et sœurs, surtout ses deux sœurs dont elle est très complice : Flossy la vaniteuse et la délurée et Fraya la mystérieuse et la lumineuse. (On comprend ici ce que veut dire le mot « sororité »). Leur langage commun, leurs rituels, leurs jeux, leurs petits messages de « bonne nuit » gardés dans des bocaux sont touchants et montrent leur lien indéfectible.

Betty, la Petite Indienne, grandit heureuse (sauf à l’école) bercée par l’éducation que lui donne son père « abîmé par le travail et les humiliations » d’une dignité sublime, d’une bonté sans limites, essayant de transmettre son amour de la nature, sa façon d’écouter la terre, de protéger la faune et la flore, de s’en servir pour guérir les maux donc écologiste avant l’heure, botaniste, fabuliste, guérisseur, ébéniste…. « Il rend sa fille fière de ses origines, consciente de la puissance de sa lignée » (le Monde).

Notre Betty va être confrontée à la dure réalité du monde et l’innocence lui est soudainement arrachée. Elle réagit avec courage aux drames et aux deuils qui frappent la famille et montre une force incroyable qu’elle puise dans la nature, dans une sorte de foi en la vie et dans l’écriture. « De cette famille blessée, socialement, intimement, Betty est la force, la mémoire, autant que l’avenir ». (la Croix)

« Cette fresque familiale est d’une grande puissance », « un roman troublant et envoûtant », « un roman d’apprentissage féministe, spirituel, magnifique », « d’une beauté à pleurer » : Ainsi est qualifié ce long récit dont le lecteur garde en tête longtemps les magnifiques personnages et avale sans s’en rendre compte les 700 pages.

 

 

 

 

 

 

 

Laure Hillerin : La comtesse Greffulhe (N°2 - Fev 21)

La Comtesse Greffulhe

 Laure Hillerin : La comtesse Greffulhe - Flammarion, 2014 et Libres Champs et poche 2018-  biographie

 

L’écrivaine, Laure Hillerin, est une historienne renommée, spécialiste du début du 20ème siècle. Elle a eu accès à « un riche fonds d’archives privées inédites » pour écrire cette biographie sur la fameuse Comtesse Greffulhe (1860-1952), ce personnage exceptionnel qui eut « une immense influence sur son temps » : c’est la « Belle Epoque » et tout le gratin de la haute société française mais aussi le gotha européen défilent chez elle rue d’Astorg où elle tient salon. Cette femme superbe, surnommée « l’archange aux yeux magnifiques », bien née et richissime, œuvre sans relâche pour les arts, les sciences et même la politique.

Cette biographie se lit comme un roman. L’auteur ressuscite Notre Comtesse dans sa véritable dimension à travers ce portrait extraordinaire d’une personnalité d’exception – originale, élégante, mais aussi généreuse, artiste et visionnaire puisqu’elle a écrit une étude sur « les droits à donner aux femmes » en 1904 dans lequel « elle juge ‘révoltante’ l’inégalité de traitement dont sont victimes les femmes vis-à-vis de la loi »…sans réclamer l’égalité des sexes « ni possible ni désirable »…

La Comtesse a reçu une éducation hors normes pour l’époque : son père, Joseph de Caraman-Chimay est issu d’une grande lignée de mécènes et de mélomanes. Sa mère, Marie de Montesquiou, était une femme exceptionnelle, cultivée, musicienne, très proche de sa fille, leur correspondance si intime le prouve. C’est une mélomane férue de Wagner, amie de Fauré, et aussi proche de Clémenceau, soutien de Léon Blum, mécène de Marie Curie (création de l’Institut du radium qui devint l’Institut Curie), amie de Rodin de longues dates et qu’elle rencontre  « par une chaleur torride  en ce début d’été 1914 sur la malle Calais-Douvres ».

Quand elle se marie en 1878 avec le comte Henri de Greffulhe, elle ronge son frein avec ce mari qui collectionne les maitresses et l’oblige à vivre à la campagne près d’une belle-mère acariâtre et une belle famille qui n’aime que la chasse. « Lire un livre, jouer du piano, c’est perdre son temps » lui dit-on.

A la mort de sa mère à l’âge de 50 ans après avoir surmonté ce désarroi, la Comtesse devient « un entrepreneur de spectacles » pour des bonnes œuvres.

La dernière partie enchantera « les proustiens » car Proust a rêvé de la rencontrer et « d’ausculter de près le comte de Greffulhe (modèle quasiment vrai du duc de Guermantes qu’il approche grâce à son amitié avec le Duc de Guiche, gendre de la comtesse) et devient le plus assidu des admirateurs de la Comtesse en s'inspieant d’elle pour créer Oriane de Guermantes  décrivant « son port de tête et de cou : « J’étais là, je la guettais pour la voir passer, dans la grâce de son cou, sous l’oiseau qui avait l’air de s’être posé lui-même, c’était une félicité »…

Superbe biographie de celle qui fut « la muse de Proust » et belle image de la Belle Epoque à Paris

dimanche 7 février 2021

Gaëlle Josse : Ce matin-là -(N°1-Janv 2021)

 

Gaëlle Josse : Ce matin-là - 2021, Notabilia - roman

Gaëlle Josse est une écrivaine que j’aime beaucoup, « venue à l’écriture par la poésie » : à lire absolument : « Le dernier gardien d’Ellis Island » paru en 2014, « Une femme à contre - jour » (fiche N°2 de mai 2019 dans ce blog), « Une longue impatience » (fiche N°1 de juin 2018), chacun de ces livres ayant remporté des prix. Elle me touche au plus profond par son écriture délicate, sa façon d’approfondir les états d’âme de ses personnages avec acuité et de décrire les émotions de la vie.

Clara est une jeune femme pleine d’énergie mais l’on comprend dès le début que son travail dans une société de crédit lui devient insupportable, la stresse, ce qui rend ses relations amoureuses et amicales compliquées. C’est donc « une histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan ».  Ce « burn-out », cette « fêlure » comme dit l’écrivaine, rend Clara non plus « vaillante » mais « vacillante » : « une lettre en plus qui dit l’effondrement », écrit-elle, une lettre qui « la cisaille, la tranche » puis plus loin « au fond aimer sans i devient amer » (que de belles idées sur les mots). On assiste à la remontée à la surface de Clara qui retrouve sa lucidité et son énergie grâce à un séjour chez une amie d’enfance à la campagne. C’est comme un nouveau printemps où « tout revient en force et en joie » comme dans la chanson écrite en tête de chaque chapitre : « Nous n’irons plus au bois…Cigale, ma cigale, allons, il faut chanter…Entrez dans la danse, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez » …

A la suite de ce récit , chacun peut s’interroger « sur ses choix, ses désirs et sur la façon dont il faut parfois se réinventer pour pouvoir continuer » (4ème de couverture).