jeudi 23 juin 2016

Philippe Besson : Vivre vite

livre vivre vite  Philippe Besson : Vivre vite - Poche 10/18, 2016 - roman biographique

James Dean, acteur mythique des années 50, n'a joué que dans trois films mais a aussitôt été une célébrité : jeune homme de petit gabarit, myope, à l'accent impossible du Midwest, désinvolte et mal vêtu mais d'une « beauté irrésistible », il est devenu l'idole de toute une génération et le symbole de la jeunesse éternelle. Il est mort il y a 60 ans dans un accident de voiture à l'âge de 24 ans en septembre 1955. Philippe Besson rend hommage à ce génie du cinéma dont la phrase culte était : « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre », d'où le titre de ce roman.

L'auteur choisit d'écrire un roman choral en faisant défiler une trentaine de témoignages de proches de l'acteur, ses parents, son oncle et sa tante qui l'ont élevé, ses amis, ses conquêtes, ses professeurs, ses agents. On comprend qu'il doit sa fragilité au chagrin inconsolable d'avoir perdu sa mère à l'âge de 9 ans et que cette fragilité a engendré une adolescence tourmentée, une jeunesse fulgurante, une ambivalence dans sa sexualité, longtemps cachée.

On suit donc à travers ces témoignages non seulement la vie de Jimmy mais aussi la vie en Amérique dans les années 1950.

L'auteur explique qu'il a parfois totalement inventé les propos des témoins, parfois il a retranscrit des interviews ou des ouvrages existants. Chaque témoin raconte des anecdotes, sa rencontre avec l'acteur, des moments de vie passés avec lui, ce qui nous fait connaître le caractère attachant et bouillant de James Dean.

Magnifique façon d'écrire cette biographie romancée qui rend le livre vivant, rapide, passionnant et très agréable à lire. « Le talent de Philippe Besson, la manière tendre et douce qui lui attire de plus en plus de lecteurs, consiste à montrer que les mouvements du cœur forment l'essentiel d'une vie humaine » écrit Dominique Fernandez dans l'Obs...

Gaëlle Josse : Le dernier gardien d'Ellis Island

livre le dernier gardien d'ellis island  Gaëlle Josse : Le dernier gardien d'Ellis Island - Poche J'ai lu, 2016 - roman

Le dernier gardien d’Ellis Island, le centre d’immigration devant New York et la porte d’accès à l’Amérique pour les immigrés, nous raconte dans son journal intime son parcours. Il a été le gardien de ce centre pendant 45 années de 1909 à 1954, année durant laquelle il écrit ce journal et  date à laquelle ce centre va fermer définitivement, le 3 novembre exactement et jour où il quittera cette île à jamais.
Il raconte son quotidien fait de souvenirs de joie, de douleur, d’espoir et de tristesse, de travail et d’organisation…. « J’ai vu passer ces hommes, ces femmes, ces enfants, dignes et égarés dans leur sueur, leur fatigue, leurs regards perdus », nous dit-il en décrivant de façon émouvante ces exilés arrivés de loin et désorientés, effrayés mais pleins d’espoir. Puis il nous parle avec intimité de son mariage en 1915 avec Liz qui fut l’amour de sa vie : « sa douceur attentionnée, sa main fraiche dans mes cheveux, sa gaîté et sa rayonnante bonté ». Elle meurt 5 ans après en 1920 et le laisse désemparé devant la solitude. Il reste en relation avec le frère de Liz qui vit à New York à Brooklyn ce qui lui donne l’occasion d’aller sur le continent mais celui-ci perd son fils à Omaha Beach en 1944 et notre gardien ne désire plus le rencontrer, restant sur son île avec sa mélancolie et sa vie de reclus : « La ville, sans elle, sans but n’avait plus aucun sens pour moi ». Puis il rencontre Nella, une immigrante sarde arrivée au centre avec son frère plus jeune probablement atteint d’une maladie mentale. Cette jeune femme lui inspire « une telle passion qu’il en trahira ses convictions ». Mais un drame arrivera et il restera hanté par ces événements tragiques…
Très beau récit à la fois sur la vie émouvante de ce gardien et sur la vie tragique des exilés dans ce centre d’immigration, de transition et de rétention.

Jérôme Garcin : Le Voyant

livre le voyant   Jérôme Garcin : Le voyant - poche Folio, 2016 - roman biographique

 Jérôme Garcin a toujours aimé écrire des portraits d'hommes à l'âme forte et à la vie fulgurante, tel le livre sur son père  disparu accidentellement à 45 ans « La chute de cheval » paru en 1998, sur son frère jumeau mort très jeune « Olivier » paru en 2011, sur Jean Prevost (Pris Médicis de l'essai en 1994, sur Jean de la Ville de Mirmont, soldat en 1918 « Bleus horizons » paru en 2014.

Ici dans « Le Voyant », il nous fait un récit admirable de la courte vie de Jacques Lusseyran, l'aveugle résistant. Après avoir relu le récit autobiographique de cet homme à la vie hors du commun « Et la lumière fut » (réédité en 2005 et en poche en 2008), Jérôme Garcin décide de rendre hommage « à cet enseignant et écrivain d'une fascinante sensibilité qui résista au nazisme et dévora la vie en dépit de sa cécité » (La Croix). Il veut raconter cette vie pour « comprendre les profondeurs de cet homme brillant et paradoxal. Je me souviens, dit-il, des émotions contradictoires que j'éprouvais à la lecture de son témoignage magistral et capital ». « Cela le passionnait aussi, dit-il, de raconter tout un pan de l'Histoire à travers les sensations d'un aveugle ».

Cet homme, né en 1924, est devenu aveugle à l'âge de 7 ans suite à une bousculade à l'école. Il dit : « J'avais perdu mes yeux, je ne voyais plus la lumière du monde et la lumière était toujours là… Je voyais avec les yeux de mon âme ». Il apprend le braille rapidement , soutenu par des parents cultivés, lettrés, mélomanes qui désirent lui donner une vie « normale ». Il retourne à l'école, fait de brillantes études, puis « l'aveugle clairvoyant » se fait Résistant.  Il entre dans un réseau où on lui confie le recrutement car il sait détecter un mensonge par l'intonation de la voix et juge à la façon de serrer la main… Il s'entoure d'amis sûrs. Il dit : « Seuls venaient à moi ceux qui étaient capables de générosité et de compréhension ».
En 1943, il est arrêté et transféré à Buchenwald et réussit à survivre : « Il ne verra pas les horreurs du camp de la mort, il les sentira, les entendra et pire encore le imaginera ».
Au retour, une nouvelle vie commence. La loi française empêche les aveugles d'enseigner, il part donc aux Etats-Unis mais alors se laisse embarquer par un gourou qu'il considère comme « son maître de joie ». Sa première femme restera avec ce gourou. Il se remarie avec une toute jeune élève et ils se tuent tous les deux dans un accident de voiture sur la RN 23, lui à l'âge de 47 ans.

Jérôme Garcin rend « grâce à cet homme avec une sincérité pleine de chaleur alliée à une écriture belle et humble » dit un critique du Figaro. Bel hommage à cet auteur que j'aime beaucoup  qui anime l'émission « Le masque et la plume » sur France Inter depuis 1989 et qui est journaliste à l'Obs. Il a su nous transmettre son admiration et son émotion dans ce beau récit biographique sobre et juste et a réussi à nous  exprimer son attachement à cet homme sensible et admirable.