dimanche 7 février 2021

Patti Smith : L'année du Singe (N°3 - janv 2021)

L'année du singe

Patti Smith : L'année du Singe - Gallimard, 2021 - récit  autobiographique

 

Patti Smith, née en 1946, est une chanteuse et une musicienne de rock, une poétesse et écrivaine, une peintre et une photographe américaine.

Pour rappel : Patti Smith est une chanteuse très célèbre : elle crée le « Patti Smith Group », avec qui elle enregistre Horses en 1975 et sort des singles et des albums (le tube « Because the night » sort en 1978). Elle épouse Fred Sonic Smith avec qui elle aura deux enfants. Elle s’éloigne de la scène de 1980 à 1988 pour les élever. Elle reprend alors la scène et devient une star du Rock and Roll. Elle est aussi écrivaine : des textes quelque fois autobiographiques : j’ai beaucoup aimé « Just Kids » (2010)  dans lequel elle évoque sa relation magnifique avec son complice Robert Mapplethorpe : fiche dans ce blog N°3 – Nov 2019.

Patti Smith est aussi une écrivaine extra-ordinaire : cette « rock star » réussit dans ce livre à faire le compte-rendu de son année 2016 « entre rêve et réalité », précédant l’année de ses 70 ans au cours de l’année du Singe. « Soixante-dix. Un simple nombre mais qui indique le passage d’un pourcentage significatif du temps alloué dans le sablier »… Au fil des pages, le lecteur vit le quotidien de l’écrivaine le plus souvent lors de pérégrinations aux USA  qui commence à Santa Cruz  en Californie : ses repas détaillés dans les « diners », ses nuits improbables n’importe où, ses pensées vagabondant sur sa « famille de fantômes » aimés  et admirés pendant qu’elle voyage aux quatre coins des Etats-Unis pour y rencontrer ses amis de cœur, l’un mourant à l’hôpital (pages superbes), l’autre en fin de vie qu’elle aide à écrire son dernier « manuscrit » dans son ranch du Kentucky, et beaucoup d’autres rencontres inattendues, intéressantes et étonnantes.

Elle ne cède pas à la mélancolie et écrit en fin de récit cette phrase (page 172) : « Mon frère est mort. Ma mère est morte. Mon père est mort. Mon mari est mort. Mon chat est mort. Et mon chien, mort en 1957, est toujours mort. Et pourtant je persiste à penser que quelque chose de merveilleux est sur le point de se produire. Demain peut-être. » Elle « tisse avec pudeur et mélancolie la toile de cette année particulière marquée par des bouleversements intimes et politiques (l’investiture de « l’ insupportable escroc aux cheveux jaunes ») sans jamais  s’abandonner à l’apitoiement ni au désespoir » nous dit l’éditeur.

Ce livre a un format particulier (presque carré), de belles feuilles de papier mat, une couverture à rabats et il est agrémenté des photos très variées en noir et blanc prises par Patti Smith avec son appareil photo Polaroïd « aux soufflets enfoncés » (l’enseigne d’un Motel, son lit avec un drap chiffonné, un singe au sanctuaire Hie-jinja, le Stetson de son ami Sam, la tapisserie de la « Licorne captive », l’ « adoration de l’agneau mystique »).

Je me suis laissée porter par ce carnet de bord très personnel que nous dévoile cette artiste qui me touche beaucoup. Un excellent moment d’évasion

 

 

 

 

 

mardi 5 janvier 2021

Lola Lafon : Chavirer (N°1 Déc 2020)

Lola Lafon : Chavirer - 2020, Actes Sud - roman

« L’un des plus beaux et des plus forts livres de la rentrée littéraire de l’automne » a dit François Busnel à la Grande Librairie. En effet le  lecteur reste bouleversé par le destin de Cléo qui, à 13 ans, rêve d’être danseuse de « Modern-Jazz » en 1984 et que l’on suit jusqu’à l’âge adulte. J’aime beaucoup la façon dont Lola Lafon aborde le sujet de l’emprise ainsi que la construction du texte et l’écriture originale.

ChavirerCette adolescente se laisse embarquer et embobiner par Cathy, rabatteuse et généreuse aux yeux de Cléo, qui lui fait croire qu’une fondation peut lui offrir une bourse pour devenir « une étoile ». Cléo s’applique, transpire, doit se montrer responsable (on se souvient du premier livre de l’écrivaine « La petite communiste qui ne souriait jamais » paru en 2014  dont l’apprentissage était si douloureux). Cléo, pour cela, doit se rendre dans un appartement des beaux quartiers pour prouver sa maturité et y subit des abus sexuels par des prédateurs bien organisés. Par la suite, elle devient elle-même recruteuse pour plaire à cette Cathy, enjôleuse qui exerce une terrible emprise sur l’adolescente. De là Cléo culpabilisera toute sa vie d’avoir brisé d’autres vies. Elle se sent victime, coupable et pleine de remords. Elle deviendra « danseuse invisible » de l’émission Champs-Elysées.

On apprend la vie de Cléo à travers le regard d’autres personnages qu’elle croise : « une meilleure amie, une amante féministe, une costumière ». Cette  façon de découvrir l’évolution de Cléo est une marque de fabrique de l’écrivaine qui aime entrecroiser des destins (comme dans son roman Mercy, Mary, Patty paru en 2017)

Plusieurs sujets sont abordés avec finesse, humanité et sensibilité : la pédophilie, le consentement, l’embrigadement, l’emprise. Cléo est-elle victime ou coupable ?

On pensera au livre de Vanessa Springora « Le consentement » (paru en septembre 2020) qui avait le même âge au moment des faits.

 


Jean Teulé : Crénom, Baudelaire ! (N°2 Déc 2020)

Jean Teulé : Crénom, Baudelaire ! - ED. Mialet-Baeeault, 2020 - Biographie romancée

Jean Teulé écrit ici une biographie romancée de Charles Baudelaire. On connait le goût de la provocation de l’auteur. Sa verve gouailleuse et son style amusant mais aussi vulgaire en font un conteur remarquable.  La lecture de ses livres est très vivante et l’auteur finit par nous faire aimer ce poète scandaleux…

Nous découvrons un Baudelaire enfant dans les jupes de sa mère auprès de qui il retrouve toujours « une senteur d’enfance entêtante, soûlante ». Celle-ci épouse peu de temps après le décès du père de Baudelaire le chef de bataillon Jacques Aupick qui écarte le jeune homme du foyer familial. Le remariage de sa mère est un déclic pour le poète qui considère désormais toutes les femmes comme « des putes ou des salopes ». Baudelaire vivra ensuite de l’héritage que lui a laissé son père dans un Paris en plein changement où Haussmann fait ses grands boulevards. 

Il devient un dandy accro à l’absinthe, à la drogue et à l’opium. L’auteur le nomme « le premier Punk sur terre »… Il vit dans le milieu artistique de l’époque et côtoie Gustave Courbet, Alfred de Musset, Gustave Flaubert, Théophile Gautier et bien d’autres. Il vit de mœurs dissolues dans des « bouges » et a des relations pour le moins tumultueuses et orageuses avec sa muse Jeanne Duval. Il travaille sans relâche dans des conditions épouvantables. L’auteur inclut dans son récit des poèmes écrit « dans le contexte » et qui nous permettent de mieux comprendre les sujets traités dans les poésies de Baudelaire, magnifiques poésies au point de dire : « Ces fleurs du mal qui ont changé le destin de la poésie française ».

Crénom, Baudelaire !La critique est partagée : certains y trouvent « une biographie vulgaire », d’autres y voient « le côté génial et obsessionnel » de Baudelaire. J’ai beaucoup aimé ce livre qui sort de l’ordinaire, peut-être faut-il compenser cette biographie « romancée » par la lecture plus classique d’ « Un été avec Baudelaire » d’Antoine Compagnon.