mardi 21 mai 2013

Joan Didion : Le Bleu de la nuit


Le bleu de la nuit

Joan Didion : Le Bleu de la nuit - Grasset, 2013 - roman autobiographique.

Ce livre est considéré comme roman. Je pense que c’est plutôt une biographie poignante de l’auteur qui se pose maintes questions sur la mort et surtout celle de sa fille Quintana à l’âge de 39 ans : «  « Est-il malheur plus grand pour les mortels que de voir mourir leurs enfants » a écrit Euripide » nous rappelle l’auteur. « Il s’agit pour l’auteur de s’expliquer à elle-même un fait opaque, totalement scandaleux et inexplicable de la mort d’un enfant » écrit Florence Noiville dans Le Monde.

Joan Didion nous égraine avec simplicité et sincérité les moments de sa vie avec sa fille et de là, pose des questions sur l’adoption, la maternité, l’enfance, l’adolescence, le mariage puis sur la maladie, la vieillesse, la mort ce qui entraîne une réflexion sur la mélancolie, l’absence, les regrets, les doutes, la fragilité, la peur, la douleur maternelle.
L’adoption de cette petite fille lui a apporté beaucoup de joies mais aussi de doutes « Et si je me révèle incapable d’aimer ce bébé ? ». Elle évoque avec lucidité les changements apportés à sa vie de couple à la venue de cet enfant.

L’enfance de Quintana se passe sur les plateaux de cinéma et dans les grands hôtels avec ses parents artistes : ce furent des années lumineuses mais on sent déjà les failles et les angoisses : cauchemars de l’enfant puis de l’adolescente : « Je voudrais juste m’enfouir sous terre et m’endormir » dit la jeune fille….Cette enfant était taraudée par des peurs qu’elle transmettait à sa mère qui se pose la question : a-t-elle eu une enfance privilégiée ou sacrifiée ????
Le mariage de Quintana est décrit avec ce souvenir plusieurs fois répété dans ce récit comme une musique : « l’épaisse natte qui lui tombait dans le dos était piquetée de fleurs de stephanotis » Quelle belle image !

Puis ce fut une maladie soudaine (pas d’explication sur le nom de la maladie) et la mort : « Ce n’était pas censé lui arriver » (phrase musicale souvent répétée aussi dans ce récit magnifique). Ce passage est poignant mais Joan Didion ne veut pas s’apitoyer sur son sort… Quel courage.
La fragilité de sa fille, Joan Didion la ressent maintenant avec le vieillissement dont elle repousse les limites : « Garder le cap au-delà de l’endurance ». Les dernières pages sont bouleversantes lorsque l’auteur nous dit « la peur de perdre ce qui reste à perdre ».

L'écriture sèche, précise, lumineuse de l'auteur se prête à merveille à tous ces questionnements et les répétitions de certaines phrases dans des circonstances différentes (et si??) donne un rythme et une musique au texte. L'auteur a "une capacité à mettre des mots sur son ressenti le plus intime". Un critique ajoute : "le Bleu de la nuit est d'une certaine manière la bande-son d'un deuil : belle expression.

Ce magnifique livre de réflexion intense est renversant et poignant : à lire en ce sens

 

 

Bretrand Leclair : Malentendus


Malentendus - Bertrand Leclair

Bertrand Leclair : Malentendus - Actes Sud, 2013 - roman (témoignage)


Bertrand Leclair, père d’une enfant sourde, écrit un récit de ses réflexions sur cet handicap et sur l’évolution et la façon de l’aborder au cours du siècle précédent. Il met en scène un père et une mère, découvrant la surdité de leur fils Julien, âgé d’un an en 1960. La Mère, se sentant coupable, va avoir un total dévouement pour cet enfant mais sans se poser de questions et suivant les directives de son mari. Le Père ne voudra suivre que les préceptes de Graham Bell, célèbre inventeur du téléphone MAIS aussi grand défenseur de l’ « oralisme » : réussir à faire parler l’enfant à tout prix « sur fond mystique religieux et d’eugénisme naissant ».
Il est dramatique de savoir que le langage des signes fut longtemps interdit (jusque dans les années 1980) et considéré comme une « mimique animale ».
L’enfant va grandir dans la terreur des séances de dressage et de torture pour l’apprentissage de la parole, dans la honte de porter son appareillage et dans l’ignorance de l’existence d’autres sourds. Devenu adolescent, il s’enfuit à Paris et devient un intellectuel respecté mais un homme aigri et révolté. Il ne reverra jamais ses parents et ne leur donnera jamais de ses nouvelles. A leur mort, la rencontre avec son frère et sa sœur est dramatique.
La force de l’auteur est de vivre le problème de ce handicap. Il connaît à fond la question ainsi que la bataille des partisans de l’oralisme et de ceux de la langue des signes. On devine qu’il a trouvé le bonne solution pour sa fille, maintenant adolescente mais ne donne pas la solution : « Alors que je viens de passer le nez à la porte de la chambre de ma fille, seize ans après avoir vécu comme un tremblement de terre la découverte de sa surdité, elle m’accorde d’un éclat de rire le droit d’évoquer la chance dans ce livre dont elle partage l’existence….Son rire et sa présence, sa soif d’amour et sa puissance de vie, la douce plénitude, parfois, de nos échanges….c’est aussi avec les mains, c’est aussi avec les yeux qu’on peut tenter d’apprendre , peut-être, à parler l’amour ».

Très beau témoignage à travers ce roman qui nous fait connaître le monde des sourds, bien que l’écriture soit parfois déroutante.

 

Jussi Adler-Olsen : Miséricorde



MiséricordeJussi Adler-Olsen : Miséricorde - Albin Michel, 2011 ou Poche, janvier 2013 - Roman policier scandinave



Le titre de ce roman policier en danois est « La femme en cage »  et un prologue-choc nous fait comprendre tout de suite la raison de ce titre. En effet tout au long du livre, s’alternent des chapitres sur la vie de Merete enfermée dans un caisson pressurisé depuis 5 ans et sur l’enquête que mène un inspecteur sur la disparition de cette femme qui, en politique, incarnait l’avenir du Danemark dans le parti démocrate.

L’inspecteur est un danois, flic blasé et désabusé, mis sur la touche après un accident de son équipe et chargé de diriger la Section V, département des affaires non-élucidées, installé dans les sous-sols de la criminelle. On lui adjoint un homme à tout faire, un drôle de petit bonhomme, syrien, réfugié politique, malin, observateur et débrouillard. Ils deviennent complémentaires et vont élucider la disparition de notre Merete.

Ce duo d’enquêteurs est vraiment sympathique et attachant. L’ironie et l’humour sont sans cesse présents. Le rythme ne faiblit pas, l’angoisse est garantie et la lecture oppressante oblige à lire ce thriller d’une traite. On retrouve tout ce que les fans de polars scandinaves aiment. Ce policier a d’ailleurs eu le prix du meilleur polar scandinave. L’auteur connaît donc un grand succès avec  « Section V », série comptant déjà 4 tomes, un seul ayant été traduit en français.

lundi 22 avril 2013

Alice Ferney : Cherchez la femme


Cherchez la femme

Alice Ferney : Cherchez la femme - Actes Sud, 2013 - roman psychologique


Le sentiment amoureux, le couple, la famille sont les thèmes principaux des romans d’Alice Ferney (Elle a fait une thèse sur la division du travail dans la famille : ça se sent…). Dans « Conversation amoureuse » elle analysait la fidélité dans le couple. Ici dans « Cherchez la Femme », le sujet est plus complexe : ce sera une réflexion sur le mariage, son évolution et la séparation. Marianne, l’héroïne, réussira-t-elle à sauver « son couple » ?

Pour cela, Alice Ferney nous décrit deux couples : les parents de Serge (le mari de Marianne), couple des années 60 et le couple de Serge et Marianne, vivant dans les années 90. L’auteur dit : « Un couple est constitué d’au moins 6 personnes : les amants et les beaux-parents. » Analysant deux générations de couple, l’auteur peut ainsi nous démontrer l’évolution et les changements de mentalité dans les couples au cours du temps.

Le couple des parents de Serge est atypique : ils se marient quand Nina est une adolescente de 15 ans. Fille de mineur polonais, elle est éblouie par Vladimir, de douze ans son aîné, ingénieur des Mines et devient trop vite la mère de ses deux fils, Serge et Jean. Serge sera adulé par ses parents, considéré comme le petit génie (à juste titre car il est surdoué). Il aimera draguer « les sportives à la taille élancée » et épousera Marianne, venant d’un milieu très bourgeois.

« Alice Ferney plonge dans les abîmes affectifs » de ses quatre personnages et nous montre que les « déterminismes sociaux et psychologiques nous fondent ». Que deviendra Nina quand son fis tant aimé quitte la maison pour ses études ? Ce vide lui fera ressentir la frustration de ne pas avoir eu de jeunesse, de travail et d’activités extérieures. Que deviendra Vladimir quand il n’aura plus un travail aussi brillant et qu’il devra aider sa femme à réagir ? Quant à Marianne, elle va fournir un travail psychologique surhumain pour sauver son couple. Son énergie, sa force créatrice (elle crée une ligne de sacs), son amour maternel, son bon sens nous épatent. Serge est un mari narcissique, égocentrique, froid, qui se sert des autres pour devenir « grand » (étant petit physiquement), hyper moderne, pressé, technique, englouti par la vie  rapide des années 2010. mais n'est-ce pas la réussite du travail créatif et rémunérateur de sa femme qui déclenche sa jalousie  et tout ce qui suit ?

Dans sa très belle écriture, Alice Ferney nous analyse avec brio les transports amoureux, la fusion puis la trahison, le pardon, le tyrannie, la frustration….

Marianne reste un très beau personnage tragique, émouvant mais aussi troublant par cette fidélité sans faille. On y repense souvent….tant les émotions et les sentiments sont si justement exprimés par Alice Ferney.

 

Yasmina Reza : Heureux les heureux



Yasmina Reza : Heureux les heureux - Flammarion , 2013 - roman


Yasmina Reza écrit dans ce roman psychologique « une comédie humaine cruellement juste ». L’auteur nous a déjà prouvé dans ses œuvres, théâtrales entre autres, jouées dans le monde entier, qu’elle savait observer la personnalité des hommes et des femmes qui l’entourent (Conversations après un enterrement- poche, 1987).
Ici elle nous dresse le portrait de dix-huit personnages d’âge et de milieu différents dont les vies se croisent et s’emboitent. Ainsi elle aborde les sujets qui lui sont chers : amour, amitié, vie de couple, vie de famille, mort et des sentiments très variés : tendresse, complicité, violence, haine, lassitude…
Chaque chapitre a pour titre un nouveau personnage, le couple Toscano étant le centre de ces histoires croisées. Le premier chapitre les décrit en train de faire leurs courses au Super-marché et leur dispute devient tragi-comique. Viennent ensuite les parents de Madame Toscano, les « vieux », un pianiste accompagnant sa mère pour une séance de radiothérapie (la conversation dans la salle d’attente est succulente), des amis des Toscano, un couple fusionnel, cachant la vie de leur fils qui a des délires graves, un journaliste persuadé que « être heureux, c’est une disposition », un chauffeur d’une actrice célèbre et cette actrice elle-même etc…
Chaque petit chapitre est bien ficelé, bien rythmé, drôle, cynique, assez réaliste. Ils se déroulent sans paragraphes, même pour les dialogues…et sont écrits à la première personne MAIS il est très difficile de repérer les liens entre eux et la situation finale est tirée par les cheveux…

Un peu déçu par ce livre qui pourrait être 18 petites nouvelles.
                                                                       Heureux les heureux

Catherine Cusset : Indigo

 

Indigo

Catherine Cusset : Indigo - Gallimard, 2013 - Roman français

Coup de griffe

Quatre personnages, écrivains et cinéastes, se côtoient lors d'un festival de culture française en Inde dans le Kerala et c'est l'occasion pour Catherine Cusset de nous faire sentir le décalage qu'il y a entre ce pays et l'Europe : elle y décrit "la lenteur indienne face à l'urgence permanente des occidentaux", les senteurs et les couleurs de cette région magnifique, les palaces et les villages reculés et pauvres, le tout sous la menace des attentats terroristes. C'est le point positif de ce roman.

Les personnages très caricaturés m'ont moins passionnée et leur vie et leurs aventures encore moins...Trois français débarquent donc à l'aéroport : Charlotte (sans doute une certaine ressemblance avec l'auteur), mariée à un américain, mère de deux fillettes, assez distraite, fragile, un peu agaçante...Roland, séducteur sexagénaire, venu avec une jeunette italienne mais rêvant de revoir un amour de jeunesse habitant cette région...Raphaël, écrivain un peu déjanté, trop sérieux. Ils sont accueillis par Géraldine, mariée à un indien musulman, mère depuis peu, retrouvant Raphaël, son amour de prime jeunesse...Catherine Cusset va analyser tout ce petit monde, leur parcours, leurs réactions, leurs sentiments qui sont mis à jour du fait de l'éloignement de leur famille et de leur vie habituelle. "Cette semaine bouleverse leur vie" dit l'éditeur...mais l'on devine trop chaque étape du roman...

 

Carole Martinez : Du domaine des Murmures

Livres - Du domaine des murmures   Carola Martinez : Du domaine des Murmures - Ed Gallimard, 2011 - livre de poche, mars 2013 - roman.



Ce conte, avec le Moyen-âge en toile de fond, nous raconte la vie d'Esclarmonde qui refuse un brillant mariage pour vivre "en recluse", dans une austère cellule adossée à la chapelle du château de son père, le châtelain régnant sur le domaine des "Murmures" Elle veut se consacrer à Dieu et à la prière. mais avant son emmurement, un homme la viole et de cet acte, naîtra un petit garçon...

Elle devient une prophétesse, une sainte que l'on vénère. "La rigueur du christianisme et les légendes païennes héritées du passé s'entrechoquent". L'auteur nous décrit à merveille ce monde mystique du Moyen-âge et la vie du château que notre héroïne voit depuis une petite fenêtre aménagée dans son tombeau pour passer la nourriture et, plus tard, son enfant jusqu'à ce que sa tête passe par les barreaux. Elle va devoir se partager entre son mysticisme et son amour pour son enfant dont elle devra se séparer, dure épreuve pour toute maman.

En songe ou en vision, elle va suivre les traces de son père qui part à Jérusalem et voir la débâcle des croisades, ce qui nous vaut des descriptions très intéressantes sur l'atmosphère des croisades. "Il y a en effet quelque chose de magique dans ce livre, un souffle épique et lyrique lié à l'univers singulier de Carole Martinez" nous dit un critique.

Ce livre est très original par son sujet et, malgré l'époque moyen-âgeuse, est extrêmement moderne par son histoire et son écriture qui est poétique et envoutante. "Une écriture organique et musicale au rythme changeant, passant de la lenteur superficielle à la sauvagerie" nous dit un critique de la revue Lire.

Carole Martinez a reçu le Prix Goncourt des lycéens 2011 pour ce livre. Son premier livre, Le Coeur cousu, avait eu un grand succès en 2007 (j'en ai fait une fiche sur ce blog)