lundi 22 avril 2013

Alice Ferney : Cherchez la femme


Cherchez la femme

Alice Ferney : Cherchez la femme - Actes Sud, 2013 - roman psychologique


Le sentiment amoureux, le couple, la famille sont les thèmes principaux des romans d’Alice Ferney (Elle a fait une thèse sur la division du travail dans la famille : ça se sent…). Dans « Conversation amoureuse » elle analysait la fidélité dans le couple. Ici dans « Cherchez la Femme », le sujet est plus complexe : ce sera une réflexion sur le mariage, son évolution et la séparation. Marianne, l’héroïne, réussira-t-elle à sauver « son couple » ?

Pour cela, Alice Ferney nous décrit deux couples : les parents de Serge (le mari de Marianne), couple des années 60 et le couple de Serge et Marianne, vivant dans les années 90. L’auteur dit : « Un couple est constitué d’au moins 6 personnes : les amants et les beaux-parents. » Analysant deux générations de couple, l’auteur peut ainsi nous démontrer l’évolution et les changements de mentalité dans les couples au cours du temps.

Le couple des parents de Serge est atypique : ils se marient quand Nina est une adolescente de 15 ans. Fille de mineur polonais, elle est éblouie par Vladimir, de douze ans son aîné, ingénieur des Mines et devient trop vite la mère de ses deux fils, Serge et Jean. Serge sera adulé par ses parents, considéré comme le petit génie (à juste titre car il est surdoué). Il aimera draguer « les sportives à la taille élancée » et épousera Marianne, venant d’un milieu très bourgeois.

« Alice Ferney plonge dans les abîmes affectifs » de ses quatre personnages et nous montre que les « déterminismes sociaux et psychologiques nous fondent ». Que deviendra Nina quand son fis tant aimé quitte la maison pour ses études ? Ce vide lui fera ressentir la frustration de ne pas avoir eu de jeunesse, de travail et d’activités extérieures. Que deviendra Vladimir quand il n’aura plus un travail aussi brillant et qu’il devra aider sa femme à réagir ? Quant à Marianne, elle va fournir un travail psychologique surhumain pour sauver son couple. Son énergie, sa force créatrice (elle crée une ligne de sacs), son amour maternel, son bon sens nous épatent. Serge est un mari narcissique, égocentrique, froid, qui se sert des autres pour devenir « grand » (étant petit physiquement), hyper moderne, pressé, technique, englouti par la vie  rapide des années 2010. mais n'est-ce pas la réussite du travail créatif et rémunérateur de sa femme qui déclenche sa jalousie  et tout ce qui suit ?

Dans sa très belle écriture, Alice Ferney nous analyse avec brio les transports amoureux, la fusion puis la trahison, le pardon, le tyrannie, la frustration….

Marianne reste un très beau personnage tragique, émouvant mais aussi troublant par cette fidélité sans faille. On y repense souvent….tant les émotions et les sentiments sont si justement exprimés par Alice Ferney.

 

Yasmina Reza : Heureux les heureux



Yasmina Reza : Heureux les heureux - Flammarion , 2013 - roman


Yasmina Reza écrit dans ce roman psychologique « une comédie humaine cruellement juste ». L’auteur nous a déjà prouvé dans ses œuvres, théâtrales entre autres, jouées dans le monde entier, qu’elle savait observer la personnalité des hommes et des femmes qui l’entourent (Conversations après un enterrement- poche, 1987).
Ici elle nous dresse le portrait de dix-huit personnages d’âge et de milieu différents dont les vies se croisent et s’emboitent. Ainsi elle aborde les sujets qui lui sont chers : amour, amitié, vie de couple, vie de famille, mort et des sentiments très variés : tendresse, complicité, violence, haine, lassitude…
Chaque chapitre a pour titre un nouveau personnage, le couple Toscano étant le centre de ces histoires croisées. Le premier chapitre les décrit en train de faire leurs courses au Super-marché et leur dispute devient tragi-comique. Viennent ensuite les parents de Madame Toscano, les « vieux », un pianiste accompagnant sa mère pour une séance de radiothérapie (la conversation dans la salle d’attente est succulente), des amis des Toscano, un couple fusionnel, cachant la vie de leur fils qui a des délires graves, un journaliste persuadé que « être heureux, c’est une disposition », un chauffeur d’une actrice célèbre et cette actrice elle-même etc…
Chaque petit chapitre est bien ficelé, bien rythmé, drôle, cynique, assez réaliste. Ils se déroulent sans paragraphes, même pour les dialogues…et sont écrits à la première personne MAIS il est très difficile de repérer les liens entre eux et la situation finale est tirée par les cheveux…

Un peu déçu par ce livre qui pourrait être 18 petites nouvelles.
                                                                       Heureux les heureux

Catherine Cusset : Indigo

 

Indigo

Catherine Cusset : Indigo - Gallimard, 2013 - Roman français

Coup de griffe

Quatre personnages, écrivains et cinéastes, se côtoient lors d'un festival de culture française en Inde dans le Kerala et c'est l'occasion pour Catherine Cusset de nous faire sentir le décalage qu'il y a entre ce pays et l'Europe : elle y décrit "la lenteur indienne face à l'urgence permanente des occidentaux", les senteurs et les couleurs de cette région magnifique, les palaces et les villages reculés et pauvres, le tout sous la menace des attentats terroristes. C'est le point positif de ce roman.

Les personnages très caricaturés m'ont moins passionnée et leur vie et leurs aventures encore moins...Trois français débarquent donc à l'aéroport : Charlotte (sans doute une certaine ressemblance avec l'auteur), mariée à un américain, mère de deux fillettes, assez distraite, fragile, un peu agaçante...Roland, séducteur sexagénaire, venu avec une jeunette italienne mais rêvant de revoir un amour de jeunesse habitant cette région...Raphaël, écrivain un peu déjanté, trop sérieux. Ils sont accueillis par Géraldine, mariée à un indien musulman, mère depuis peu, retrouvant Raphaël, son amour de prime jeunesse...Catherine Cusset va analyser tout ce petit monde, leur parcours, leurs réactions, leurs sentiments qui sont mis à jour du fait de l'éloignement de leur famille et de leur vie habituelle. "Cette semaine bouleverse leur vie" dit l'éditeur...mais l'on devine trop chaque étape du roman...

 

Carole Martinez : Du domaine des Murmures

Livres - Du domaine des murmures   Carola Martinez : Du domaine des Murmures - Ed Gallimard, 2011 - livre de poche, mars 2013 - roman.



Ce conte, avec le Moyen-âge en toile de fond, nous raconte la vie d'Esclarmonde qui refuse un brillant mariage pour vivre "en recluse", dans une austère cellule adossée à la chapelle du château de son père, le châtelain régnant sur le domaine des "Murmures" Elle veut se consacrer à Dieu et à la prière. mais avant son emmurement, un homme la viole et de cet acte, naîtra un petit garçon...

Elle devient une prophétesse, une sainte que l'on vénère. "La rigueur du christianisme et les légendes païennes héritées du passé s'entrechoquent". L'auteur nous décrit à merveille ce monde mystique du Moyen-âge et la vie du château que notre héroïne voit depuis une petite fenêtre aménagée dans son tombeau pour passer la nourriture et, plus tard, son enfant jusqu'à ce que sa tête passe par les barreaux. Elle va devoir se partager entre son mysticisme et son amour pour son enfant dont elle devra se séparer, dure épreuve pour toute maman.

En songe ou en vision, elle va suivre les traces de son père qui part à Jérusalem et voir la débâcle des croisades, ce qui nous vaut des descriptions très intéressantes sur l'atmosphère des croisades. "Il y a en effet quelque chose de magique dans ce livre, un souffle épique et lyrique lié à l'univers singulier de Carole Martinez" nous dit un critique.

Ce livre est très original par son sujet et, malgré l'époque moyen-âgeuse, est extrêmement moderne par son histoire et son écriture qui est poétique et envoutante. "Une écriture organique et musicale au rythme changeant, passant de la lenteur superficielle à la sauvagerie" nous dit un critique de la revue Lire.

Carole Martinez a reçu le Prix Goncourt des lycéens 2011 pour ce livre. Son premier livre, Le Coeur cousu, avait eu un grand succès en 2007 (j'en ai fait une fiche sur ce blog)



mardi 19 mars 2013

Philip Roth : Némésis

Némésis

Philip Roth : Némésis -  Ed Gallimard, 2012 - roman

Philip Roth présente ici son « ultime roman », nous dit-il, publié en 2010 aux Etats-Unis. A  80 ans ce 19 mars 2013, il veut conclure son œuvre, comme faire un bilan. Fini le sexe, la subversion, ici les thèmes sont plus sombres : la mort, la morale, la crise de conscience dans un texte assez court. Ceux qui ont adoré ses cycles de romans dédiés à son « alter ego » Zuckerman seront surpris.

Il exagère un fait arrivé dans sa ville de Newark dans le New Jersey en 1944 pour en écrire un roman psychologique magnifique : une épidémie de poliomyélite dans le quartier juif de sa ville (avant l’invention du vaccin, bien sûr). Bucky Cantor, un jeune professeur de sport, courageux et droit,  doit affronter ce tragique fléau qui s’abat sur ses élèves : terreur, panique, incompréhension, indignation…mais il quitte cet enfer avec un sentiment de culpabilité qui le poursuivra toute sa vie et de là… réflexion sur le « surmoi », le « pourquoi », la fragilité de ce qui est, les remords, la culpabilité, le sens du devoir…

« Quels sont les implications morales des problèmes auxquels le destin, l’Histoire ou le hasard nous obligent à faire face » nous dit un critique du Monde et l’auteur nous laisse méditer sur ce qu’est la vie, sur ce qu’elle pourrait être et sur ce qu’elle n’est pas….

Le titre est évocateur. Némésis est la déesse « de la juste colère des dieux ». Elle représente la vengeance divine et peut être messagère de mort : nom évidemment bien approprié à ce livre et surtout à la pensée du héros.

Toujours fan de Philip Roth, je me suis enthousiasmée pour ce livre profond, noir et désenchanté, pessimiste car il évoque l’impuissance de l’homme face au destin mais si fin, si bien écrit, si fidèle à cet écrivain qui semble rédiger ici une sorte de testament….C’est bouleversant…Sera-t-il un jour récompensé par le Prix Nobel de littérature : on se souvient de « La Tache » prix Médicis étranger, « Pastorale américaine » prix Pulitzer et « un Homme » plus récent.

A noter que Philip Roth a toujours beaucoup contrôlé les photos et les interviews que l’on faisait de lui, désireux de garder un certain anonymat et le souci de se montrer à son avantage. Mais « depuis qu’il a décidé de cesser d’écrire, voici qu’on découvre un autre Roth moins tendu, moins radicalement méfiant et qui regarde en arrière avec tendresse, émotion et toujours, heureusement, avec humour » (dans Le Monde du 16 février 2013). Ainsi on peut le voir et l’écouter dans les fameux « Carnets de route » de François Busnel (interview chez lui aux USA) et le lire et regarder des photos inédites dans un hors-série « Le Monde » paru ce mois de Mars 2013.

Andreï Makine : Une Femme aimée

Une femme aiméeAndreï Makine : Une Femme aimée - Ed du Seuil, 2013 - roman biographique. COUP de COEUR 

Impossible d’expliquer en quelques mots ce roman extraordinaire et très original d’Andreï Makine. On sait déjà tout, ou presque, sur le règne (1729-1796) et la personnalité passionnante de Catherine II de Russie.

Sont déjà sortis à ce sujet entr’autres : « Catherine La Grande » de Henri Troyat (Poche, 2011) ; « Catherine II : un âge d’or pour la Russie » de la spécialiste Hélène Carrère d’Encausse (Ed. Fayard en 2002) ; « Les amours de la Grande Catherine » de Fédorovski, biographie écrite en 2009 (Ed. Alphée)

Mais ici ce sont l’écriture et la forme qui donnent tout le relief à ce roman. L’auteur mêle la vie de la Tsarine en Russie au XVIIIème siècle et la vie actuelle (à partir de 1980) à Saint-Petersbourg d’un jeune cinéaste. Il doit réaliser un film d’une heure quarante pour raconter la vie de Catherine II en début de roman (ce qui est peu) et le film sera visé par le Comité d’Etat pour l’art cinématographique donc par la censure politique. En fin de roman, après l’effondrement du communisme, ce sera devenu un feuilleton télévisé de « trois cents épisodes et demi »  qui doit plaire au public et obéir au « diktat de l’Audimat » : Donc aucune liberté et vérité pour les deux cas.

Cette impératrice a été de tout temps décrite comme une « mangeuse d’hommes » vivant  au milieu de complots, conquêtes, émeutes, tueries mais aussi comme une femme de pouvoir ayant construit la prospérité économique de la Russie, la croissance industrielle, l’essor culturel et les succès extérieurs tel un homme. Ségur l’appelait : « Cette femme grand homme » et Ligne la surnommait « Catherine LE grand ».

Ce jeune cinéaste veut trouver une autre vérité sur l’impératrice qui a surement une part d’elle-même qui était « une femme aimée » et aimante, une femme ordinaire qu’un homme a pu aimer avec désintéressement : il veut découvrir la véritable personnalité de cette femme qui dira « Mon cœur ne peut vivre un seul instant sans aimer ». Est-ce la clef du roman ???

Andreï Makine a dit à l’émission « La Grande Librairie » : « Je pourrais faire une déclaration d’amour à cette femme ». On le croit volontiers et il parvient à nous faire changer d’opinion sur cette femme extraordinaire.

 

Robert Solé : Une Soirée au Caire

                                                                

Une soirée au Caire                        

                                                

Robert Solé : Une Soirée au Caire  - Ed du Seuil, 2010 - En poche en 2012 - roman             

                        
La parution de la biographie sur « Champollion » présentée et écrite par Robert Solé m’a donné l’envie de relire le roman « Une Soirée au Caire » qui avait été apprécié par tous et par la presse. Dans L’Express de septembre 2010, un critique disait : « Quelle source d’inspiration plus prometteuse que la nostalgie ? Celle de l’Egypte, son pays natal nourri pour notre plaisir la littérature - essais, romans, reportages - de Robert Solé ».
Robert Solé, rédacteur en chef du journal « Le Monde », même s’il réside en France depuis ses 18 ans, demeure un exilé au fond de son cœur : « L’exil et les impressions vivaces de l’enfance sont au cœur de ce roman attachant ».
De retour en Egypte pour son travail, le narrateur, Charles, rend visite à sa tante Dina, vieille dame « raffinée et fantasque »,  habitant toujours au Caire dans la maison familiale. Charles (qui semble être le double de l’auteur…) renoue avec son pays natal.  L’auteur nous décrit une Egypte d’avant les changements sociaux et religieux : « Juifs, Musulmans, Coptes, Grecs orthodoxes, Grecs catholiques, Egyptiens de souche, Egyptianisés, Syriens, Grecs, Italiens, Arméniens catholiques, Arméniens orthodoxes : chacun se définissait à la fois par sa confession et son origine nationale ».
Restant chez sa tante et assistant à un diner, Charles raconte l’atmosphère prenante, envoutante et nostalgique et nous recrée ce monde égyptien avec ses couleurs et ses senteurs, le nom des plats et leurs recettes… : « la magie s’exerce encore à l’évocation de cette Egypte d’antan ». A ce diner, Charles rencontre des hommes qui préfèrent vivre dans leurs souvenirs mais aussi une jeune femme, belle, moderne et libre qui fera pressentir que c’est la fin de ce monde et peut-être la naissance d’un autre…
Ce roman revisite l’histoire de l’Egypte ancienne évoquée par les archéologues et égyptologues jusqu’à l’époque contemporaine « minée par le fondamentalisme religieux », nous dit l’auteur.
Ce roman m’a beaucoup plu par son atmosphère, sa composition et son charme : « un vrai délice oriental ».