mardi 5 janvier 2021

Lola Lafon : Chavirer (N°1 Déc 2020)

Lola Lafon : Chavirer - 2020, Actes Sud - roman

« L’un des plus beaux et des plus forts livres de la rentrée littéraire de l’automne » a dit François Busnel à la Grande Librairie. En effet le  lecteur reste bouleversé par le destin de Cléo qui, à 13 ans, rêve d’être danseuse de « Modern-Jazz » en 1984 et que l’on suit jusqu’à l’âge adulte. J’aime beaucoup la façon dont Lola Lafon aborde le sujet de l’emprise ainsi que la construction du texte et l’écriture originale.

ChavirerCette adolescente se laisse embarquer et embobiner par Cathy, rabatteuse et généreuse aux yeux de Cléo, qui lui fait croire qu’une fondation peut lui offrir une bourse pour devenir « une étoile ». Cléo s’applique, transpire, doit se montrer responsable (on se souvient du premier livre de l’écrivaine « La petite communiste qui ne souriait jamais » paru en 2014  dont l’apprentissage était si douloureux). Cléo, pour cela, doit se rendre dans un appartement des beaux quartiers pour prouver sa maturité et y subit des abus sexuels par des prédateurs bien organisés. Par la suite, elle devient elle-même recruteuse pour plaire à cette Cathy, enjôleuse qui exerce une terrible emprise sur l’adolescente. De là Cléo culpabilisera toute sa vie d’avoir brisé d’autres vies. Elle se sent victime, coupable et pleine de remords. Elle deviendra « danseuse invisible » de l’émission Champs-Elysées.

On apprend la vie de Cléo à travers le regard d’autres personnages qu’elle croise : « une meilleure amie, une amante féministe, une costumière ». Cette  façon de découvrir l’évolution de Cléo est une marque de fabrique de l’écrivaine qui aime entrecroiser des destins (comme dans son roman Mercy, Mary, Patty paru en 2017)

Plusieurs sujets sont abordés avec finesse, humanité et sensibilité : la pédophilie, le consentement, l’embrigadement, l’emprise. Cléo est-elle victime ou coupable ?

On pensera au livre de Vanessa Springora « Le consentement » (paru en septembre 2020) qui avait le même âge au moment des faits.

 


Jean Teulé : Crénom, Baudelaire ! (N°2 Déc 2020)

Jean Teulé : Crénom, Baudelaire ! - ED. Mialet-Baeeault, 2020 - Biographie romancée

Jean Teulé écrit ici une biographie romancée de Charles Baudelaire. On connait le goût de la provocation de l’auteur. Sa verve gouailleuse et son style amusant mais aussi vulgaire en font un conteur remarquable.  La lecture de ses livres est très vivante et l’auteur finit par nous faire aimer ce poète scandaleux…

Nous découvrons un Baudelaire enfant dans les jupes de sa mère auprès de qui il retrouve toujours « une senteur d’enfance entêtante, soûlante ». Celle-ci épouse peu de temps après le décès du père de Baudelaire le chef de bataillon Jacques Aupick qui écarte le jeune homme du foyer familial. Le remariage de sa mère est un déclic pour le poète qui considère désormais toutes les femmes comme « des putes ou des salopes ». Baudelaire vivra ensuite de l’héritage que lui a laissé son père dans un Paris en plein changement où Haussmann fait ses grands boulevards. 

Il devient un dandy accro à l’absinthe, à la drogue et à l’opium. L’auteur le nomme « le premier Punk sur terre »… Il vit dans le milieu artistique de l’époque et côtoie Gustave Courbet, Alfred de Musset, Gustave Flaubert, Théophile Gautier et bien d’autres. Il vit de mœurs dissolues dans des « bouges » et a des relations pour le moins tumultueuses et orageuses avec sa muse Jeanne Duval. Il travaille sans relâche dans des conditions épouvantables. L’auteur inclut dans son récit des poèmes écrit « dans le contexte » et qui nous permettent de mieux comprendre les sujets traités dans les poésies de Baudelaire, magnifiques poésies au point de dire : « Ces fleurs du mal qui ont changé le destin de la poésie française ».

Crénom, Baudelaire !La critique est partagée : certains y trouvent « une biographie vulgaire », d’autres y voient « le côté génial et obsessionnel » de Baudelaire. J’ai beaucoup aimé ce livre qui sort de l’ordinaire, peut-être faut-il compenser cette biographie « romancée » par la lecture plus classique d’ « Un été avec Baudelaire » d’Antoine Compagnon.



lundi 30 novembre 2020

Serge Joncour : Nature humaine (N°1, nov 2020)

Serge Joncour : Nature humaine - 2020, Flammarion - roman

 

 Nature humaine

 Serge Joncour, grand costaud (« son physique de marin breton pourrait être aussi bien celui d’un bucheron » La Croix) a eu du mal à rester tranquille durant les deux heures de l’émission La Grande Librairie  du 21 Octobre où il était invité pour présenter son dernier roman « Nature humaine ». On l’imagine bien à la campagne bien que, désormais, il habite Paris, retournant souvent dans SON pays… dit-il puis il continue : « j’ai donné ce titre parce qu’il n’y a pas la nature d’un côté et l’homme de l’autre, c’est un tout ».

Le 2 Novembre 2020, il a reçu le Prix Femina et dit : « Ma joie de recevoir ce prix est un peu neutralisée par notre environnement actuel. Ce prix, c’est donc une joie blessée…Je reçois un prix prestigieux alors qu’on ne peut se rendre dans les librairies… » (France Info)

Ce livre absolument passionnant nous fait faire une petite révision de l’histoire de France, depuis la canicule de 1976 jusqu’à la grande tempête du 28 décembre 1999. C’est un roman rural et l’auteur veut nous prouver « qu’il y a des agriculteurs heureux qui aiment leurs terres et veulent rester à la campagne », dit-il, mais il traite aussi de la rupture croissante entre l’Homme et la Nature. Le récit se situe loin de tout, au fin fond du Lot « aux Bertranges », exploitation des Fabriers depuis quatre générations. Alexandre, le héros du roman, est le fils du propriétaire de ce domaine. Il a 16 ans au début du récit et nous suivrons par ses yeux et pensées trente ans de l’évolution de la vie rurale et aussi de lutte sociale. Ses parents exploitent la ferme, élèvent des vaches allaitantes donc veaux et pâturages, plus le potager de leurs parents installés dans « un pavillon moderne » dans la vallée. Alexandre a trois sœurs qui quitteront la ferme et son isolement dès qu’elles le pourront. Lui y restera car il aime sa terre, ses vaches, ses pâtures, ses cultures et plus : il dit « être agriculteur, c’est travailler sans cesse ; ça suppose d’être à la fois éleveur, soigneur, comptable, agent administratif, vétérinaire, maçon, mécanicien, géologue, diététicien, zoologiste, chimiste, paysagiste et tout un tas de choses encore » mais aussi « Dès le Mardi, on a fait ses trente-cinq heures »…

En 1976, beaucoup d’activités s’arrêtent aux Bertranges à cause de la sécheresse (dernière récolte de safran par exemple) mais d’autres « choses » apparaissent : la télévision et la vie devant cette boite noire pour le JT de 20h ; l’excursion à l’hypermarché en périphérie de Cahors ; la rencontre d’Alexandre avec un groupe d’activistes « antinucléaires ; le projet de construction de l’autoroute qui traverserait le pays dès 1980 ; le dernier meeting du candidat Mitterrand à Toulouse le 10 mai 1981 ; l’explosion  de la centrale de Tchernobyl et le nuage radioactif ; la visite d’Alexandre à une communauté sur le Larzac ; les relations amoureuses d’Alexandre avec une écolo, Constanze, venant d’Allemagne « le pays coupé en deux » (elle lui dit que sa façon à elle d’aimer la nature consiste à la défendre…) mais aussi elle aborde avec lui le problème du Sida et des préservatifs ;  les rencontres d’Alexandre avec un vieux, le Père Crayssac, vivant auprès de ses chèvres et de son bois qui cache un « secret qui sauvera le coin » et qui martèle cette phrase : «  le Progrès c’est comme une machine, ça nous broie ».

Que de thèmes abordés et quelle densité d’émotions, de réflexions et de questions majeures : dans quel monde souhaitons-nous vivre ? Quel rapport voulons- nous entretenir avec la Nature ?

On imagine qu’il pourrait y avoir une suite sur les 20 années suivantes…