lundi 3 mai 2021

Anne Plantagenet : l'Unique, Maria Casarès (N°1- Avril 2021)

L'Unique. Maria Casarès

Anne Plantagenet : L'UNIQUE, Maria Casarès - 2021, Ed. Stock - biographie

Quel beau portrait, sans concession, de cette actrice hors-normes et de cette « amoureuse » inconditionnelle d’Albert Camus.

Maria Victoria Casarès Peres, dite Vitolina ou Vitola pour son père, arrive en 1936 à 14 ans à Paris après une jeunesse à La Corona en Galicie, sa famille fuyant le régime de Franco. Elle s’installe avec sa mère, « petite quarantaine séduisante » et le jeune amant de celle-ci Enrique, « fines moustaches, teint hâlé et gueule d’ange » (que l’on fait passer pour son frère et qui sera, peu de temps après, son premier amant…) au 148 rue Vaugirard d’abord dans un petit meublé modeste au quatrième puis un bel appartement au sixième avec « un long balcon filtrant ». L’auteur décrit cette jeune femme quelques années après : elle n’a pas une beauté conventionnelle : « Brune, sauvage, animale »… « visage ovale avec des pommettes hautes et un menton pointu »… « mince, gracile, cheveux au vent, cigarette au bec »... « voix grave et profonde, rythmique avec un reste d’accent espagnol » qu’elle combattra toute sa vie. Elle décide de suivre les cours du Conservatoire et le cours Simon pour faire du théâtre et elle jouera son premier rôle à 20 ans en octobre 1942.

Au cours d’une répétition de la pièce « Le Malentendu », écrite par Albert Camus, elle rencontre l’écrivain en juin 1944 :  « une romance incomparable » et un amour fou les uniront jusque la mort accidentelle d’Albert Camus, 15 ans plus tard, le 4 janvier 1960. L’écrivain vivra une double vie puisque marié et père de deux enfants. Il s’affichera avec Maria Casarès dans le milieu artistique parisien et dans des lieux de vacances.  Nous suivons donc la vie de l’amoureuse passionnée, farouche, entière, d’un appétit féroce, courageuse : relation tumultueuse avec des hauts et des bas puisque les amants se séparent en 1945 pour mieux se retrouver. Camus écrit : « elle est sa beauté, son endormie, sa réveillée, sa douceur, sa fureur ».

Il y a des hauts et des bas aussi dans la vie d’actrice de Maria : elle a énormément travaillé pour « créer, construire, sentir ses personnages » (de Lady Macbeth aux héroïnes de Marivaux)… « elle passe des heures à lire et relire ses textes… des heures aussi à répéter avec ses partenaires » qui peuvent être Gérard Philippe, Cocteau ou Vilar. Elle est « ovationnée par le public », fait des tournées en Amérique du Sud mais après la mort de Camus elle « se sent seule au monde » et sa vie devient plus compliqué : « son appétit jamais rassasié fait jaillir une incitation à exister davantage, différemment, déraisonnablement » (ELLE)

Magnifique biographie d’une belle écriture avec beaucoup de citations des lettres que les deux amants se sont écrites chaque jour (retranscrites dans leur « Correspondance (1944-1959) », un « récit qui dit la flamme d’une grande actrice et se lit comme un roman » (4ème de couverture).

 

 

Jean-Pierre Ohl : Les Brontë (N°2 - avril 21)

Les Brontë

 Jean-Pierre Ohl : Les Brontë - Gallimard,  folio biographies, 2019 - biographie

 

Quelle émotion de lire cette biographie sur les Brontë » parue en 2019, largement inspirée de la biographie qu’avait écrite Elizabeth Gasquell, (rééditée en 2004), leur première biographe qui avait rencontré Charlotte Brontë. Beaucoup de références aussi au livre de Daphné du Maurier (Le monde infernal de Branwell Brontë écrit en 2006). Evidemment des citations des romans des Brontë eux-mêmes.

Emotion car cette famille a connu une destinée tragique : la mort de leur mère en   1821 à 38 ans,  suivie de celle des deux sœurs aînées, Marie et Elizabeth à onze et dix ans en 1825 tandis que les trois autres sœurs Charlotte (née en 1816), Emily (née en 1818), Anne (née en 1820) sont encore si jeunes ainsi que leur frère Branwell (né en 1817) : « Ces trois sœurs ont construit avec leur frère une œuvre unique qui continue de fasciner, chacun ayant emprunté un chemin littéraire singulier en marge d’une vie tragique » (La Croix).

Les quatre frère et sœurs vivent avec leur père Patrick Brontë dans le presbytère de Haworth (West Yorkshire), jouxtant le cimetière au milieu de la lande. Jeus, ils créent « un véritable univers parallèle, doté de ses lois, de ses villes, de son histoire, de son personnel politique et militaire » (p. 47) : « un tel imbroglio d’imagination, de talents, de pastiches réciproques » alimente un « mythe Brontë ». : « Ils consignent ces aventures dans de petits carnets aux pages noircies de leur écriture microscopique imitant les caractères d’imprimerie » souligne un biographe. Cela se passe dans les années 1830, ils ne vivent que dans l’imaginaire par le biais « de billets d’anniversaire » qui sont « des sortes d’instantanées de la vie du presbytère ». Branwell y participe le plus et l’auteur écrit : « il serait un hydre à mille têtes, à la fois républicain et monarchiste, petit employé et manufacturier, séducteur byronien et diabolique, ourdisseur de complots ».

Les filles passent par des états d’âmes très complexes : des crises spirituelles, allant d’une véritable confiance en l’amour divin à des crises de « torpeur de l’âme et une perte progressive de la foi » (p.85) et des défiances les unes envers les autres avec des découvertes fortuites de carnets clandestins, de secrets dévoilés, d’indélicatesse…Elles sont tour à tour gouvernantes, enseignantes, font des escapades chez des amies et des relations mais reviennent toujours « dans leur havre de paix » au presbytère.

Elles décideront en 1847 de faire paraître leurs écrits sous des « noms de plume » à consonnance masculine, conscientes des difficultés pour des femmes de se faire éditer : Charlotte avec Jane Eyre (roman considéré comme l’un des premiers romans modernes), Anne avec Agnès Grey (l’histoire d’une jeune fille gouvernante confrontée à l’arrogance de la bourgeoisie), Emily avec Wuthering Heights soit les Hauts de Hurlevent (œuvre la plus mystérieuse). Branwell éditera des poèmes, lui « l’écrivain maudit, qui disparait lui aussi prématurément, miné par l’alcool et la tuberculose ».

Emily et Anne ne connaitront pas longtemps le succès car elles meurent en 1848 et 1849, Emily refusant le recours à la médecine, courageuse et inflexible, Anne discrète, patiente, calme, ayant toujours le souci de l’autre.

Charlotte qui est le personnage principal de cette biographie continuera de se battre pour la parution de leurs livres. Elle nous enchante toujours autant avec son art de portraitiste « en s’inspirant de personnages réels pour camper ses personnages secondaires ».

« Deux cents ans après la naissance de Charlotte, la singularité de leur parcours à la fois personnel et littéraire continue à fasciner et de hanter notre mémoire collective ». (La Croix)

A lire absolument et à relire les romans des Sœurs Brontë…

Camille Laurens : Fille (N°3 - avril 21)

Fille

 Camille Laurens : Fille - Ed. Gallimard, 2020 - récit autobiographique

Comment devenir une femme dans une société prévue pour les hommes de 1960 à 1990 ?

Laurence Baraqué, (le vrai nom de l’auteure, dit-on) grandit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen puis devient mère dans les années 1990. Être une fille et avoir une fille dans une société prévue pour les hommes, comment faire ? comment transmettre ? Voilà le sujet de ce roman philosophique et sensible.

Rappelons que l’écrivaine est nouvelle jurée et membre de l’Académie Goncourt et que ce roman a été élu Livre de l’année 2020 par Lire Magazine.

Née en 1959 dans une famille où il y a déjà une fille vivante, une autre disparue et où le père aurait préféré un garçon, cette petite fille a du mal à trouver sa place et est marquée par l’échec d’être née « fille ». C’est une époque où « être une fille, c’est moins bien qu’être un garçon » dit l’auteur. La fillette prend assez vite conscience de cette « infériorisation » et se rend compte que cela se ressent même dans le langage des adultes : l’auteur écrit : « Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais ». Le langage et le vocabulaire en sont la preuve : aller voir les filles, c’était aller au bordel. Les mots féminins sont négatifs, par exemple l’équivalent féminin du mot masculin : une garce, un garçon… Son père n’a aucun respect pour elle : il la surnomme : gras du bide ou Groc ce qui signifie gros cul ….

Les années s’écoulent avec des « mésaventures familiales, des bonheurs fugaces, des souffrances tues dont un abus sexuel et la perte d’un bébé », entre faits réels et fiction.

De petite fille, Laurence devient femme et surtout mère d’une fille et c’est « un renversement total pour cette mère » qui entend sa fille devenue adulte et homosexuelle lui dire « mais, maman, les filles, c’est merveilleux ».

L’écriture est particulière, passant du « elle » au « je » et au « tu », passant aussi de l’ironie à la colère, de situations drôles à des moments dérangeants.

Heureusement l’auteur évoque les changements de statuts et de mentalités qui ont eu lieu pendant ces six décennies. Les mouvements féministes actuels et les livres écrits ces derniers six mois sur des révélations d’abus sexuels nous montrent le pouvoir des Hommes durant le siècle dernier et laissent entrevoir un changement de mentalité …